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A chacun son éventreur

Houda El-Hassan, Mardi, 17 février 2015

Jeune réalisatrice tunisienne, Kaouther Ben Hania signe un premier film réussi avec Le Challat de Tunis, quatre fois récompensé. Entre fiction et réalité, elle livre une satire sociale allant de la peur aux fous rires.

A chacun son éventreur
Le Challat de Tunis, une satire inspirée d’un fait divers.

En 2003, un fait divers tunisien avait littéralement secoué le pays. « Un individu dangereux a agressé plusieurs femmes avec sa lame de barbier parce qu’elles étaient, selon lui, habillées à l’occidentale », rapportait la presse tunisienne. Rapidement, cet homme est surnommé le Challat de Tunis, l’éventreur en arabe.

Déterminée depuis des années à traiter le sujet, la réalisatrice Kaouther Ben Hania s’est enfin décidée à en faire un film, parce qu’il fut un jour où elle n’en avait pas le droit. Après un long travail de recherche, un scénario a peu à peu émergé.

Le film ressemble à une enquête bien ficelée, largement nourrie de différentes versions et d’explications. Il se classe aisément dans la catégorie film documentaire.

Ce travail de longue haleine a commencé en 2011. Très vite, les pro-Ben Ali l’ont taxé de « documenteur », puisque selon eux, la sécurité a toujours régné en Tunisie. Car à travers ce fait divers sordide, la réalisatrice montre le vrai visage de la Tunisie sous Ben Ali : une époque truffée de contradictions. « Bien que l’ancien régime ait donné une image occidentalisée de la vie tunisienne, l’islamisme radical était là. Il n’avait certes pas le droit à la parole, mais il était armé… », relate la réalisatrice Kaouther Ben Hania, à l’occasion de la sortie du film.

« Les femmes étaient épanouies, leurs droits n’étaient pas bafoués, mais elles étaient toisées par les machistes qui n’étaient pas forcément des islamistes. Ils étaient partout, dans les cafés, dans les écoles, au sein du Parlement, et ils voulaient créer de faux débats autour du corps de la femme. Ce sont eux qui attisaient les feux des islamistes, ne serait-ce qu’indirectement. Mais dans l’ensemble, le véritable problème social était, et est encore, l’islamisme radical », ajoute-t-elle.

Légende et réalité

Le challat, c’est aussi une légende tunisienne qui remonte à des décennies, voire des siècles. La légende affirme que le challat serait un homme sans occupation qui arpente inlassablement les ruelles tunisiennes à la recherche d’enfants, dans l’objectif de les découper en morceaux, le plus indifféremment du monde. Le challat fait partie de la culture et de la société tunisiennes.

Dans le film de Ben Hania, le challat est un homme qui éventre les femmes dans des villages enclavés où les autorités n’ont jamais mis les pieds.

Le challat barbu du film a, quant à lui, dépassé les frontières : en Belgique, en France et au Liban, puisque le film a décroché quatre distinctions, à savoir le prix du Syndicat français de la critique de cinéma, le Bayard d’or de la première meilleure oeuvre au Festival du Film francophone de Namur, le prix du meilleur film documentaire et celui de la meilleure réalisation du Festival du film de Beyrouth.

Le Challat de Tunis est sans doute l’un des meilleurs films de 2014. Il continue encore d’attirer des milliers de spectateurs dans les salles de cinéma du Maghreb.

Cette satire sociale, qui puise son succès dans un fait divers, a aussi réconcilié beaucoup de Tunisiens avec le grand écran, au moins ceux qui ne croyaient plus à un cinéma engagé en Tunisie.

Avec seulement trois personnages-clés et en accordant une large importance aux décors, aux faits et aux témoignages, Le Challat de Tunis, premier long métrage de la réalisatrice, demeurera une oeuvre majeure du cinéma tunisien.

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