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Mohammad Malas : Je suis un cinéaste qui vit à Damas et qui continuera à y vivre

Mohamad Atef, Lundi, 19 mai 2014

Mohammad Malas s’exprime sur la crise actuelle. Il donne son point de vue de cinéaste.

Mohammad Malas

Al-Ahram Hebdo : C’est la première fois que l’un de vos films est commerciale­ment projeté au Caire. Comment réagissez-vous à ce fait ?

Mohammad Malas : Mon voeu est enfin exaucé. C’est quelque chose dont j’ai toujours rêvé depuis mon premier long métrage il y a 30 ans. L’Egypte est le parrain du cinéma arabe. C’est un pays qui a aussi influencé notre vie et notre parcours. Ce voeu a mis du temps avant d’être concrétisé, non seulement à cause des problèmes de distribution, mais aussi à cause de l’impuissance de l’Organisme du cinéma en Syrie, l’institution publique chargée de la pro­duction. Que ce soit au niveau de la production ou au niveau de la distribution, cette institution n’a jamais réussi à distribuer une de ces pro­ductions sur le plan régional. Puis est apparue subitement l’idée de Marianne Khoury, laquelle vient d’inaugurer le projet de cinéma Zawya. Cela m’a permis d’y tenir certains de mes films et de projeter ma dernière création Echelle vers Damas.

— Les médias vous accusent de neutralité à l’égard de la crise syrienne. Qu’en dites-vous ?

— Je suis un homme de cinéma, de culture et de droit. Je n’ai pas de rapport direct avec la politique. Je ne cherche ni à exploiter, ni à investir le tapage médiatique soulevé autour de mon arrestation sur la route de Beyrouth, d’où je devais me rendre à un festival des droits de l’homme à Genève. J’ai simplement déclaré à cet égard que c’était un incident passager. Je suis un cinéaste syrien qui vit à Damas et qui continuera à y vivre. C’est mon pays, je ne peux pas le quitter, qu’il soit en crise ou autre. D’ailleurs, il vit depuis des années dans une situation politique qui lui a ôté tous ses droits à la libre expression et au développement. En tant que cinéastes, nous sommes le miroir de la société, de sa réalité, de ses crises et de ses conflits depuis 40 ans. Celui qui a visionné mes films peut ressentir combien mon projet ciné­matographique a tenté d’exprimer la réalité du pays et ses causes. Comme de nombreux intel­lectuels syriens, je pense que la créativité ne peut pas être classi­fiée en créativité pro-régime et créativité anti-régime. Elle doit être mise à l’écart des idéologies et dévoiler la capacité du réalisa­teur à représenter ce dont souffre l’homme dans cette société, ce qu’il défend, ce qu’il réclame.

Je suis un partisan de la patrie, tout court. Je n’ai pas le droit de renoncer à cette mission. Cependant, tout intellectuel ne peut se proclamer créateur s’il est partisan du régime, surtout si ce régime est un régime despote qui prive le peuple de sa liberté.

— Qu’avez-vous voulu confirmer à travers les événements de votre film Echelle vers Damas ?

— J’exprime la liberté violée depuis de lon­gues années. Il faut mettre terme à ces viola­tions, pour que les Syriens ressentent vraiment leur citoyenneté et puissent devenir des citoyens à part entière. Le conflit actuel ne remonte pas à ces deux dernières années. Mais il relève d’un complot évident contre la Syrie en tant que pays et non pas en tant que régime. Il incombe aux créateurs de savoir la différence entre l’acti­visme politique et la création. Chacun a droit de faire son choix après. Cependant, vouloir conci­lier les deux ne sert nullement la créativité, bien au contraire.

— Pensez-vous que le monopole imposé par le secteur public à la production cinéma­tographique en Syrie ait eu des répercus­sions néfastes sur cette indus­trie ?

— Dans de nombreux pays comme l’ex-Union soviétique, l’Egypte et la Syrie, l’expérience du secteur public a eu quelques retombées positives. Mais elle a été prise dans les lacets de la bureaucratie, empêchant le développement et la progression des idées. Les personnes qui détruisent étaient plus nom­breuses que celles qui construi­sent. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec pas mal d’as­pects négatifs, d'erreurs et d'embûches dus à la présence de cette institution publique. Que ce soit à cause de la mentalité de ses directeurs ou des régimes politiques, les méfaits du secteur public cinématographique sont beaucoup plus nombreux que ses accomplissements. La preuve la plus évidente en est que je projette commercialement mes films pour la première fois en Egypte.

— Comment évaluez-vous les festivals cinématographiques du monde arabe ?

— Revenons à la date de création de ces fes­tivals. En 1983, l’Institution publique du ciné­ma en Syrie a décidé que je dirige, avec le feu réalisateur Omar Amiralay, le Festival de Damas. Mais pendant notre travail, nous avons subi l’oppression du régime et l’effet nocif de son appareil de propagande qui cherchait à nous mettre les bâtons dans les roues. Du coup, j’ai décidé d’abandonner cette mission pour de bon.

Il s’est avéré que le festival était un outil de propagande entre les mains du régime, lequel a interdit de nombreux films et manifestations. Cette mentalité sécuritaire a fait que j’ai perdu tout mon respect à ce festival.

Le Festival international du Caire va de mal en pis. Car quasiment à chaque édition, on accorde sa direction à un responsable différent qui repart à zéro. Donc, il n’a pu confirmer d’identité qui lui est propre.

Les festivals arabes du cinéma sont inca­pables, pour de nombreuses raisons, d’attribuer une valeur référentielle aux films qu’ils pri­ment. Les tendances des jurys façonnent les prix également. Par exemple, lorsqu’un festival à portée limitée, mais très spécifique, sélec­tionne un jury qui nous provient tout droit d'Hollywood, ce dernier est incapable d’évaluer les films à leur juste valeur, de façon à préser­ver le caractère du festival. Le problème aussi des festivals arabes est qu’ils n’ont pas de ten­dance déterminée. Dans une édition, le festival peut porter une casquette militaire, dans une autre un chapeau américain, et peut-être même un casque de sapeur-pompier. Ainsi ils perdent leur identité .

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