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Le train de la vie et du drame

Hana Afifi , Lundi, 22 octobre 2012

Une vingtaine de protagonistes, une dizaine d’histoires et un seul lieu font le succès de Une Heure et demie. Le dernier film de Waël Ehsan et d’Ahmad Abdallah revient sur la tragédie ferroviaire de 2002, où 400 personnes avaient péri.

Une heure
Une vieille dame se sépare de son fils, l'une des scènes les plus affligeantes.

Une Heure et demie (saa we nos) faisait déjà parler de lui bien avant sa sortie, notamment en raison du nombre de comédiens réputés à l’affiche. Le mystère de comment assortir tout ce monde se révèle en regardant le film. Ecrit par Ahmad Abdallah, réalisé par Waël Ehsan et produit par Ahmad Al-Sobki, le long métrage offre une heure et demie bien condensées.

Les personnages sont unis par l’ombre de la pauvreté qui les hante et par leur destination commune. Le spectateur voit au premier plan de nombreux trains pris sous différents angles : le train est, en effet, le lieu focal, presqu’unique du film. Les passagers se hâtent d’aller à la gare du Caire ou en Haute-Egypte. La caméra du directeur de photographie, Sameh Sélim, se déplace dans les premières scènes entre les rues d’un même carrefour où convergent des personnages ignorant encore ce que leur cache le destin.

Il y a très peu d’actions tout au long du film, afin de laisser place aux détails qui façonnent des histoires humaines, sans toutefois susciter de compassion. C’est l’image d’un peuple souffrant, culminant dans la tragédie d’un train qui n’arrive jamais ... Le film est basé sur le drame du 20 février 2002, lorsqu’un incendie dans un train avait fait 400 morts, selon un bilan officiel.

Le train se présente dans le film comme un lieu d’exposition de multiples prototypes d’hommes et de femmes rongés par la pauvreté. Un homme diplômé en lettres vend des livres dans les wagons (Eyad Nassar), deux jeunes gens reviennent de Libye les poches vides (Karim Mahmoud Abdel-Aziz et Mohamad Ramadan) ... autant d’histoires calquées sur une nation déchirée.

Les personnages sont les miroirs de la grande majorité du peuple égyptien luttant pour gagner son pain. « Perdu » et « effrayé » sont des mots récurrents dans le scénario, en référence à une nation perdue et sans destination, comme le train. Une vieille femme se sépare de son fils, campée par Karima Mokhtar qui, par son jeu sincère, afflige le spectateur dans l’une des scènes les plus navrantes du film. On entend un passager crier : « Je ne trouve pas ma femme » et le vendeur de thé (Ahmad Al-Saadani) qui cherche son enfant à la gare : « Ali ! Où es-tu ? ».

Les vers d’un joueur de luth dans une gare de Haute-Egypte donnent le ton au film : « Perdus, effrayés, on ne trouve pas d’amarrage ; on vit dans la peur, ne sachant pas quand on accostera ». Le spectateur sent qu’une tragédie va se produire, car on sait d’avance que l’intrigue est basée sur une histoire vraie. Le suspense est bien utilisé pour susciter curiosité et angoisse. Mais le génie de ce film réside dans le fait que, alors que l’action principale est connue, il réussit à plonger le spectateur dans des histoires humaines.

La musique au centre du drame

La musique de Yasser Abdel-Rahmane joue aussi un rôle important, ne se limitant pas à créer une simple atmosphère. Elle ressemble à un narrateur qui alerte le public, comme lorsqu’apparaissent pour la première fois les responsables de la tragédie, deux voleurs joués par Mohamad Imam et Ahmad Falaoukas — un duo qui a excellé dans des rôles à la fois comiques et tragiques. Le moment où les passagers montent dans le train est animé par une musique allant crescendo où l’on discerne le hautbois local (mézmar) qui lance un appel au secours, prévoyant une fatalité tragique accompagnée du bruit de ceux qui pressent le pas ou qui cherchent leurs compagnons.

Le personnage de Massoud, joué ingénieusement par Ahmad Bédeir, porte le deuil de sa vie et celui du pays : sa voix off fait ressortir sa misère tandis que la caméra le montre en travelling le long du chemin de fer où il travaille comme sentinelle. A travers son visage supplicié et un petit air tragique, il fait sentir le poids du drame en attente.

A l’exception de la dernière scène où le ralenti et l’explosion ne sont pas à la hauteur techniquement parlant, le jeu, le tournage et la musique ont fait d’Une Heure et demie une fiction qui invite à l’optimisme sur l’avenir du cinéma égyptien.

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