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Médiocrité et comédie en couleurs !

Lamiaa Alsadaty , Mercredi, 27 mars 2024

Dans sa première exposition solo « Mediocre Comedy », Eslam Seif Elnasr a décidé de détruire les stéréotypes et de se lancer dans le débat de l’art contemporain duquel l’esthétisme n’a pas de normes bien établies.

Médiocrité et comédie en couleurs !
Le Vendeur des barbes à papa … la posture communique la tragédie.

Insuffisant, de mauvaise qualité et qui a peu de valeur. Telle est la définition du mot médiocre. Ainsi la beauté devient-elle une sorte de perfection, ou la perfection une sorte de beauté. Et si l’on retrouve dans ce qui est qualifié de « médiocre » une certaine beauté ? Telles étaient les questions de départ qui ont initié le jeune peintre Eslam Seif Elnasr à entreprendre son projet d’arts sur la médiocrité. « Elaborer une ligne de démarcation entre le beau et le médiocre est à la fois difficile et très subjectif. La médiocrité n’est, en effet, qu’un état d’esprit alimenté par une ou plusieurs croyances limitantes qui nous empêchent de vivre pleinement », explique le peintre, préoccupé par des idées philosophiques et artistiques qu’il n’hésite pas à expérimenter continuellement. Selon lui, le déplacement du médiocre vers le beau est donc faisable, puisqu’« on peut tirer profit du médiocre : quelque chose de complètement raté est plus facile à améliorer que si on part de rien ».

Le peintre se lance un défi redoutable. A sa façon, il nous emmène dans un périple au fin fond de l’humain. L’humain est banal, parfois même drôle, mais à force d’être baigné dans ces deux aspects quotidiennement, on finit par s’y habituer. Le peintre cherche à nous obliger à y faire face et à en rire ouvertement ou en pleurer, pourquoi pas ?

Sur une toile de grand format, portant comme titre Photo de famille, la tristesse est communiquée par les traits, les rides véhiculent une certaine lourdeur, le regard brisé et voilé de deuil d’une mère entourée de ses enfants. La primauté est accordée à la mère mélancolique. Le choix des couleurs va à l’encontre de l’idée de la mélancolie : la mère en robe rose occupe un espace multicolore. De même, dans la peinture intitulée Rôle naturel, la posture de la mère portant dans les bras son bébé et dont la tête s’appuie sur celle de sa fille aînée trahit la lourdeur de l’existence, malgré la dominance de vives couleurs.

« Je cherche à travers cette exposition à transcender les structures stéréotypées créées par le monde dans l’ère actuelle, qui contribuent à façonner nos choix et notre perception des choses », souligne Eslam, qui est toujours motivé par l’idée de redécouvrir et de définir des concepts artistiques et humains en général. Selon lui, chaque génération doit avoir le droit de vivre la vie, de façonner le monde et de pratiquer l’art selon sa propre vision. D’ailleurs, il conçoit que l’art contemporain et postmoderne met en évidence l’infinité de possibilités proposées par l’art aujourd’hui et qu’il joue sur l’impossibilité d’un jugement de valeur esthétique fondé.

Dans la même lignée s’inscrit la toile du « vendeur des barbes à papa ». Sur un arrière-plan multicolore, c’est la position du corps, le visage tourné vers le spectateur, les couleurs, quoique criantes et vivaces, donnent un côté tragique et communiquent la mélancolie.


Photo de famille véhicule, à l’encontre de l’image stéréotypée, de la tristesse et de la mélancolie.

Fantaisie du réel

En outre, il n’y a pas que de la mélancolie qui est expérimentée. Le comique l’est aussi. Et ce, à travers la fantaisie qui puise ses racines dans la réalité qu’elle transcende. Eslam ne se contente pas de décrire le monde avec objectivité, il le transforme pour en révéler des aspects inattendus perçus à travers sa sensibilité. Il atteint la plupart du temps un aspect visionnaire, déroutant mais porteur de signification comme les expériences trans-personnelles. Ainsi peint-il des adultes portant des vêtements d’enfants ou des enfants portant les vêtements des adultes : une fillette voilée en djellaba long de couleur pâle et rayé, un homme en costume de Mickey ou en short de couleur orange criarde.

« Avec un peu de comédie et de satire, j’essaie de créer un état général d’inconfort, d’interrogation, de confusion et d’empathie, faisant ainsi défi à certains modèles philosophiques et artistiques, et en questionnant une série de concepts tels que l’identité sociale ou individuelle, le beau et le laid, la nature physique, synthétique et conceptuelle de l’art, l’individualisme et la collectivité dans une société contradictoire et en conflit », affirme le peintre qui s’appuie sur sa mémoire photographique et sur l’oeil du photographe. Ce qui lui a valu de remporter le Prix du Salon de la photographie lors de sa 34e édition.

Le jeune peintre démontre que l’effet esthétique des choses ne doit jamais être très exactement proportionné à leur perfection. Nos sentiments esthétiques ne sont pas uniquement déterminés par l’idée que nous nous faisons de la valeur des choses, mais aussi par des causes beaucoup moins rationnelles, par notre tempérament, par nos habitudes, par notre humeur du moment, par la contagion de l’exemple, par des suggestions de tout ordre … Ainsi, c’est son entourage qui lui inspire les personnages qu’il peint : la femme n’est pas toujours cet être beau et gracieux, et l’homme n’est pas non plus un être sublime.

En se servant des barres de couleurs des TV d’autrefois comme arrière-plan commun à ses toiles, ainsi que d’un large éventail de couleurs, le peintre réussit à susciter un effet sensoriel sur le spectateur. Les couleurs vives et éclatantes ne laissent pas indifférent : elles permettent de revendiquer quelque chose comme une appartenance sociale, ou d’exercer une réelle influence psychologique sur le spectateur. Toutefois, le peintre a ôté aux couleurs leur signification classique : le rose ne symbolise toujours pas la beauté ou la joie, le gris ne signifie pas forcément la misère ou la mélancolie.



Rôle naturel … les couleurs éclatantes ne signifient pas forcément la joie.

Provocant, dérisoire, intellectuel … il est difficile d’accorder une épithète à l’ensemble des oeuvres d’Eslam Seif Elnasr. En effet, c’est dans son individualisation, le contraste de son langage, l’implication du spectateur dans sa lecture et dans le dialogue qu’il entreprend qu’il puise son identité.

Il propose une vision du réel renouvelée et élargie par la part d’étrangeté, d’irrationalité, de bizarrerie ou de mystère que l’existence et l’esprit humain recèle. L’idée principale est que la médiocrité et le comique font partie de la réalité et que la frontière entre les trois doit être abolie.

Jusqu’au 9 avril, tous les jours, de 11h à 15h et de 20h à 23h (sauf les vendredis) à la galerie Ubuntu. 20, rue Hassan Sabry, accès d’Ibn Zinki, Zamalek.

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