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Tahrir, terre de la volonté

Amina Hassan Khalil, Mardi, 26 novembre 2013

The Square (al-midane), film-événement des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM), a montré la résolution du peuple égyptien à obtenir ses droits.

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Des citoyens de la République de Tahrir.

Montréal,

Correspondance —

La cinéaste égypto-américaine, Jehane Noujaim, produit dans son documentaire The Square l’épo­pée du peuple égyptien qui lutte pour faire prévaloir ses droits depuis 2 ans. Elle situe l’action au coeur des pre­miers moments où fut lancé le mot d’ordre révolutionnaire, Enzel (des­cends), sur toutes les plateformes médiatiques et les cellulaires pour rassembler le peuple à la place Tahrir, le 25 janvier 2011. Après 30 ans d’état d’urgence, de dégradation de l’économie, de répression policière brutale des dissidents, il était évident que le peuple devrait recouvrer sa dignité et retrouver son expression libre.

La prise de la place Tahrir signifiait l’entrée de la politique dans l’espace public, longtemps monopolisé par les institutions de l’Etat autoritaire qui y faisait démonstration de ses rapports de force et de sa violence envers le peuple. La politique fut exprimée par la prise de parole et l’intervention publique des masses dans une confrontation directe avec les pou­voirs publics pour imposer les droits à la liberté et à la justice sociale et un mode de gouvernance démocratique.

Il fallait pour la cinéaste faire des choix esthétiques et politiques qui permettent de rendre expressive la configuration du midane à partir des caractéristiques des protagonistes du peuple qui l’ont investi et de la légiti­mité de l’enjeu normatif qu’ils se sont fixé. Ainsi, nous trouvons dans le film Ahmad, l’ouvrier, Khaled Abdallah, l’acteur du film Les Cerfs-volants de Kaboul, venu de l’étranger pour parti­ciper à la mobilisation, Pierre Sioufi, l’activiste chrétien, et Magdi, le Frère musulman. Ils se sont tous réunis à Tahrir pour un même objectif : « Nous avons mis de côté nos différends poli­tiques pour prendre le contrôle du pouvoir et transformer l’histoire de notre pays », explique Pierre Sioufi. Tous les quatre dans leur territoire reconquis, nous regardent, nous racontent dans une émotion profonde leur vécu malmené. Les coups, les blessures, la vie sous les tentes, dans le froid, la nuit. La peur de rentrer chez soi, sous peine d’être retracé par la police secrète. Les interfaces sont fragiles, et les moyens inégaux. Cependant, ils nous renvoient quelque chose d’intime du peuple qui a chan­gé. Il est désormais conscient que son combat n’est pas contre les pouvoirs, mais pour obtenir ses droits. Sa force étant dans son union, il fait basculer la réalité. Moubarak tombe le 11 février 2011 au bout de 18 jours de pression et de grèves massives. Mais les éclats de joie sont écourtés. Les militaires qui assurent la transition vers le nouveau régime soi-disant démocratique, dispersent la foule à Tahrir, sous promesse d’accélérer les réformes politiques. « Nous avons quitté rapidement Tahrir. Notre révo­lution fut un acte qui n’a pas signé sa fin avec la conquête du pouvoir et l’établissement d’institutions alterna­tives », constatent avec regret les quatre amis.

Sans Constitution laïque,

pas de droits

Comment continuer à rester entiè­rement requis, acquis par quelque chose d’aussi gigantesque qu’un mouvement révolutionnaire de fond, extérieur aux structures de l’Etat, qui empêche la rationalisation de la répression et de la gouvernance auto­ritaire ? Telle était la préoccupation majeure des personnages du film. Cet objectif requiert un rapport particulier qui va devant la gravité des coups et blessures à la stratégie et la planifica­tion des efforts. Bien sûr il y eut les passages obligés de la répression des manifestants à la rue Mohamad Mahmoud, les martyrs de Maspero, les tribunaux militaires dressés contre des civils accusés de semer le chaos. Et enfin, les élections tronquées, où sans Constitution préalable, le peuple avait à élire son président. « Au scru­tin, je devais choisir entre l’agent de l’ancien régime, et l’opportuniste de la confrérie. On est voué à un terrible destin », dit Ahmad, l’ouvrier dans une rare lucidité. Obtenir ses droits, s’unir dans l’amour de son pays pour changer son destin, tel était le sens qui englobe les efforts et les sacrifices consentis par le peuple. Mais les mili­taires et les Frères musulmans n’ont pas saisi ce sens et sont restés dans la bulle des jeux d’intérêts et de pouvoir.

Cependant, la rue est là, et le peuple a réinvesti cet espace public de toute son intensité le 30 juin dernier, pour démasquer les mensonges et destituer Morsi. Il s’est arrogé des pouvoirs au-dessus de la loi, par une Constitution et une « frérisation » des institutions de l’Etat, pour pérenniser le gouvernement de la confrérie, lais­sant la population sévir dans la crise économique. C’est ce mouvement de fond qui sauve de nouveau du chaos et fixe l’horizon : la conception d’une Constitution laïque qui définit les devoirs et garantit la liberté et les droits des citoyens.

La puissance du film réside dans son accompagnement de la fulgu­rance de cet objectif, le rythme de son évolution au gré des événements pour comprendre la distance que doit parcourir le peuple pour l’atteindre. Les quatre personnages du film se solidarisent et inventent un pragma­tisme propre à eux. Ahmad à Tahrir et Magdi à Rabea échangent via cel­lulaire sur les positions de chacun de leurs camps, essayant de déjouer le lavage de cerveau pratiqué par des leaders soucieux uniquement de la prise du pouvoir. Ce geste d’échange exprime un état de grâce, une résolu­tion à persévérer dans le pluralisme des points de vue, condition fonda­mentale de l’établissement de la démocratie et seul antidote contre la dictature d’un groupe majoritaire. La chanson de Rami Essam, Esha (réveille-toi) retentit comme une mise en garde pour réveiller le lien qui nous unit, toujours vif et vigou­reux, qui irradie nos gestes pour obtenir nos droits. Un objectif qui allège le poids des regrets et pré­serve de l’amertume.

La réalisatrice nous fait toucher ainsi du doigt cette détermination du peuple égyptien à imposer sa volonté. « Al-Chaab yourid » (le peuple veut), ce sont ces mots qui échappent aux gouvernants, qui font sentir derrière la multitude de voix et de corps. Rarement des lieux, tel Tahrir, s’adressent à nous. Tahrir nous fait sentir qu’on entre dans la terre du peuple « veut ». Le film fut la révéla­tion des 16es RIDM qui viennent de clôturer le 23 novembre. Après avoir remporté 2 prix du public au Festival de Sundance et au Festival internatio­nal des films de Toronto, il entame une carrière internationale, placé parmi les titres les plus populaires de 2013.

Le film est projeté au Caire dans le cadre du Panorama du film européen.

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