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Mansour Sora Wade : Les cinéastes occidentaux nous montrent souvent des images de nous-mêmes qui ne nous ressemblent pas

Hala El-Mawi , Samedi, 25 février 2023

Le Festival du film africain de Louqsor a rendu hommage cette année au réalisateur Mansour Sora Wade, parrain du cinéma sénégalais. Celui-ci était membre du jury de la compétition officielle, longs métrages. Entretien.

Mansour Sora Wade

Al-Ahram Hebdo : Vous avez travaillé pendant 8 ans en tant que responsable des archives culturelles et audiovisuelles au Sénégal. Quest-ce que vous avez acquis de cette expérience ?

Mansour Sora Wade : J’étais très intéressé par ce travail. Le but était de parcourir le Sénégal pour faire des enquêtes sur des sujets précis. On enregistrait les entretiens sur la tradition orale du pays, on recueillait images et sons, pour les conserver au profit des chercheurs et des étudiants. Il y avait même des musiciens qui nous demandaient des copies pour les aider à développer leurs sujets. Après, j’ai décidé de retourner en France, et j’ai commencé à tourner des films de 35 mm.

Pourquoi êtes-vous revenu en France après lavoir quittée une fois vos études achevées ?

― Je voulais retrouver une certaine liberté, après avoir passé des années en tant que fonctionnaire dans les archives. Ce statut me bloquait. En France, j’ai commencé à travailler pour TV5 et faire des films de 13- 20 minutes. J’ai donc vécu, pendant un moment, entre le Sénégal et la France. Je peux dire carrément que j’ai un pied dans la tradition et un pied dans la modernité. J’ai réalisé, sur commande, un documentaire sur la tournée du chanteur sénégalais Ismaël Lo, lequel a eu beaucoup de succès.

Dans vos films, vous donnez la voix aux laissés-pour-compte, aux villageois. Votre cinéma est influencé par le réalisateur japonais de renom Masaki Kobayashi. Quelle en est la raison, alors que les salles de Dakar ne projetaient que les films américains et indiens ?

― En France, je fréquentais beaucoup les salles d’art et d’essai. J’allais voir les films japonais que j’adorais. Le film de Masaki Kobayashi, Kwaidan, a changé beaucoup de choses en moi. C’est un film composé de 4 contes japonais. Quand je suis rentré au Sénégal, je n’ai fait qu’adapter des contes. Vous savez que nous ne mangeons pas à table, nous mangeons à même le sol, et souvent autour d’un plat commun. Les Japonais s’assoient à même le sol eux aussi et dorment à même le sol comme nous. Donc, quand on veut filmer ce genre de scènes, on est obligé d’avoir une autre esthétique cinématographique, de faire une autre utilisation de la caméra.

C’est l’esthétique du cinéma japonais qui m’intéresse, surtout tout ce qui touche à la tradition. Les cinéastes occidentaux nous montrent souvent des images de nous-mêmes qui ne nous ressemblent pas. Nous devons créer nos propres images qui reflètent notre tradition. C’est pour cette raison que je me sens proche du cinéma japonais. J’ai tourné Fary l’ânesse et Picc Mi, deux courts métrages où l’on se retrouve complètement.


Le Prix du pardon a récolté 7 prix dans plusieurs festivals de par le monde.

Ensuite, vous avez réalisé Le Prix du pardon qui a remporté des prix prestigieux partout dans le monde. Comment avez-vous vécu ce succès ?

― J’aime tout ce qui touche à la mythologie africaine. Le film est une adaptation d’un livre éponyme. Son auteur était un instituteur qui vivait face à la mer et observait tous les jours depuis sa fenêtre les pêcheurs « Lébous », un sous-groupe Wolof (ndlr : une communauté de pêcheurs et d’agriculteurs qui ont conservé des pratiques issues de leur religion traditionnelle, même si, désormais, majoritairement musulmans). L’auteur racontait donc cette communauté locale et universelle à la fois. C’est une histoire sur le rapprochement entre les gens, sur le pardon.

Est-ce que votre retour derrière la caméra va se faire avec une nouvelle adaptation littéraire ?

― Ce qui est fantastique dans la littérature africaine c’est qu’il y a des écrivains qui sont très marqués par les récits traditionnels. Du coup, leurs oeuvres sont très adaptables pour le cinéma. Je suis en train de lire l’ouvrage d’Alioune Badara Bèye, Raki-une fille lumière, qui raconte une histoire du XIXe siècle, qui porte aussi sur le rapprochement entre les gens. Le livre est très imagé.

Bio express

Né à Dakar en 1952, Mansour Sora Wade a obtenu une maîtrise de cinéma de l’Université de Paris VIII. De retour dans son pays, il a dirigé les archives audiovisuelles du ministère de la Culture de 1977 à 1985. Contrastes est son premier court métrage (1983). Picc Mi est l’un de ses courts métrages qui lui a valu plusieurs prix à sa sortie en 1993. Le Prix du pardon (2002) est son premier long métrage de fiction. Celui-ci a remporté le prix du meilleur film au Festival du cinéma africain à Milan et le Tanit d’or lors des Journées cinématographiques de Carthage. En 2009, il a réalisé son deuxième long métrage, Les Feux de Mansaré.

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