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Les cinéastes saoudiens s’expriment par l’image

Nahed Nasr , Vendredi, 10 février 2023

De nouveaux cinéastes saoudiens prennent la parole, après un long silence. Ils se font la main, creusent des sujets différents, parfois sensibles, et tentent de s’organiser pour développer la scène artistique.

Les cinéastes saoudiens s’expriment par l’image
Sattar a enregistré les meilleures recettes, depuis décembre dernier.

Une jeune génération de cinéastes a émergé en Arabie saoudite, et cherche à rattraper le temps perdu, vu que pendant longtemps, le 7e art était absent du Royaume. Les sujets qu’ils traitent ont tendance à revisiter souvent le passé non par nostalgie, mais pour interroger le présent et le futur. Ils envisagent leur société selon un esprit critique, et lorsqu’il est question de nostalgie, c’est en fait pour évoquer ce dont la modernité les a privés. Les oeuvres projetées lors de la dernière édition du Festival international de la mer Rouge en sont la preuve.

Le court métrage VHS Tape Replaced de Maha Al-Saati se déroule en 1987, il raconte l’histoire d’un jeune black qui tente d’impressionner la fille qu’il aime, en imitant les gestes et mimiques du célèbre chanteur Steve Crown. Ostracisé à cause de la couleur de sa peau, il fait tout pour attirer son attention. Moatassem Nasser, qui joue le rôle principal et qui a également signé le script, est particulièrement intéressé par les années 1980, il confesse avoir de tout temps eu envie de collaborer avec la réalisatrice. « On a deux mentalités compatibles. Moimême ayant la peau mate, je comprends tout à fait ce que c’est que d’être harcelé à cause de sa couleur. Maha Al-Saati a brillamment réussi à insérer l’histoire dans le contexte des années 1980, avec toutes ses références en ce qui concerne les modes musicaux ou vestimentaires ».

Le film qui a réussi à aborder un sujet critique sur un ton léger, en ressuscitant l’âme de l’époque des cassettes vidéo et audio, avec ses icônes, ses modèles de voiture … avait décroché une aide à la production en 2019 de la compétition Daw Film, organisée par la commission du film saoudien, afin de soutenir les talents émergents. « Le film a eu du retard à cause de la pandémie, mais après, on a repris le travail et trouvé d’autres producteurs enthousiastes, même si notre budget est resté relativement limité », précise la jeune réalisatrice. Et d’ajouter : « Pendant des années, on ne pouvait s’exprimer en créant des films, alors il est temps maintenant d’en profiter, de compenser tout ce qu’on a raté, de faire part de notre quotidien, de nos rêves et de nos challenges, que tout le monde ignorait jusqu’à présent ». Al-Saati confirme que le racisme est un fait qui existe dans son pays, comme dans bien d’autres sociétés, mais il est rarement souligné dans les oeuvres artistiques. « C’est le 5e court métrage. Normalement, j’aime parler de sujets réels, ceux qui préoccupent ma génération, mais je tente d’éviter la morosité qui règne très souvent dans les films arabes. La joie et le rire permettent d’atteindre aussi bien les esprits que les coeurs », poursuit Al-Saati. Une nostalgie constructive Within Sand de Mohamad Al-Atawi, le film qui a remporté le prix du jury à la deuxième édition du Festival de la mer Rouge, a été l’un des deux films saoudiens dans la compétition officielle des longs métrages de fiction. Il a été entièrement tourné dans la ville de Neom, l’une des premières cités intelligentes de la région et des destinations touristiques les plus prisées ; le scénario est basé sur une histoire issue de la tradition orale du pays. Il s’agit d’un jeune homme perdu dans le désert, qui réussit à apprivoiser un loup. De quoi nous plonger dans une nostalgie « sélective », puisqu’elle passe en revue les charmes du pays, les paysages futuristes de Neom, tout en s’attaquant aux valeurs tribales et patriarcales peu conformes à la modernité. Pour le réalisateur, qui est également l’auteur du film : « La nostalgie est un moyen de raconter le pays en tissant des liens avec la modernité. On préserve la mémoire saoudienne en faisant des films de manière moderne, allant de pair avec la société qu’on envisage ». Ayant fait ses études à Londres, Al-Atawi avoue être influencé par le cinéma occidental comme remarqué dans son film, mais il a décidé de retourner dans son pays et de participer à sa modernisation.


Within Sand, premier film saoudien tourné à Neom.

Le deuxième film saoudien en compétition officielle a été Raven Song de Mohamad Al- Salman ; il se situe dans la ville de Riyad, au début du deuxième millénaire. Il comporte une part autobiographique que le réalisateur ne dément aucunement, car il a voulu décrire les aspects de la vie dans sa ville natale avec ses yeux d’adolescent. D’où une image surréaliste, pimentée de contradictions, celles séparant le narrateur du reste de la société. « La plupart des personnages sont des hommes, dont les uns agissent de manière caricaturale et tombent dans l’exagération. L’Arabie saoudite a été largement dominée par un sexisme patent (…) j’ai donc voulu critiquer l’hégémonie masculine et la société patriarcale de façon sarcastique. Nous avons toujours eu un sens de l’humour très naturel et poussé, même avant d’avoir des films. Nous produisons plein de matières ironiques relevant de l’autocritique, sur Internet », souligne Mohamad Al- Salman, considéré comme l’une des figures marquantes du cinéma saoudien, la plupart de ses courts métrages portait l’étiquette « expérimentale ».

Raven Song a été nominé pour les Oscars des meilleurs films étrangers

D’abord, des vidéos sur YouTube Raven Song est produit par la société Telfaz 11, fondée par le scénariste et acteur Ibrahim Al-Khairallah, avec un groupe de jeunes amateurs qui créaient des vidéos satiriques sur YouTube il y a 11 ans, et lesquels ont attiré de larges audiences. Aujourd’hui, la boîte de production est devenue l’une des plus importantes en Arabie saoudite. Il y a un an, elle a signé un contrat avec Netflix, afin de tourner huit longs métrages de fiction. « Maintenant, nous connaissons mieux les goûts du public, vu notre expérience (…). L’un de nos films, Raven Song, a été conçu pour répondre aux standards des festivals, alors, nous n’étions pas surpris de le voir nominé aux Oscars (des meilleurs films étrangers). Néanmoins, un film tel Sattar de Abdalalh Al-Arak ciblait le public local (le film porte sur le sport de combat largement pratiqué) », précise le producteur. Effectivement, ce dernier film a battu tous les records en matière de revenus, depuis sa sortie en décembre dernier. Les cinéastes saoudiens semblent savoir où mettre les pieds et comment adresser les différentes audiences. Ils ont tout le temps devant eux pour développer leur expérience.

La version intégrale de cet article a été publiée en anglais dans Al-Ahram online.

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