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L’identité et la reconnaissance

Amina Hassan Khalil, Lundi, 30 septembre 2013

A l’affiche à Montréal, la comédie Paris à tout prix de la Franco-tunisienne Reem Kherici, tire son succès de l’originalité de sa mise en visibilité d’une immigrée dans un environnement qui lui est différent.

Reem Kherici
Maya se réconcilie avec les siens.

Montréal,
de notre correspondante

D’entrée de jeu, Paris à tout prix promène notre regard dans la vie parisienne de la mode. Maya (Reem Kherici), issue de l’immigration, réduite au stéréotype d’une styliste, vient jouer une partition française. Elle aspire à une reconnaissance dans son métier sous forme d’un contrat à durée indéterminée accordée par la maison de couture qui l’emploie.

L’enjeu du long métrage est de la rendre visible dans sa différence, accueillie comme une valeur ajoutée, productrice d’originalité et de nuances. Sa performance dans la maison de couture, ses apparitions clinquantes lors de défilés confirment sa réussite.

Mais les détails de cette forme de vie artificielle sont un prétexte pour introduire le précepte : « Il ne faut pas négliger le naturel ». Les appels incessants de la grand-mère du Maroc sur le portable de Maya nous rappellent qu’elle a d’autres liens, qu’elle vient d’une autre nature et d’une autre culture. Quelque chose de cet ailleurs insiste pour se faire une place discrète mais évidente dans le film, pour démultiplier les dons de Maya.

Après une soirée arrosée avec des copains, Maya, au volant de sa voiture, grille un feu rouge et dépasse un conducteur. Après un contrôle de papier par la police qui révèle l’expiration de son séjour en France depuis un an, elle est vite refoulée à la frontière. C’est en jouant avec les codes de la partition française, programmée pour elle, qu’elle installe une dissonance, qui la propulse vers la partition maghrébine.

Tout à réinventer

Elle débarque au Maroc avec une vision moyenâgeuse de sa société. Elle s’engouffre dans le taxi d’un chauffeur édenté, qui met la musique à fond, et s’arrête en route pour faire monter des passagers accompagnés de leurs volailles. Tâtonnant, titubant avec des talons aiguilles, sous un soleil de plomb, sur un chemin de gravier, elle rejoint la modeste demeure campagnarde de sa famille. Le film devient gouverné par l’envie ludique d’explorer les contrastes de décor, de juxtaposer divers registres de jeu jusqu’à la perte de repères pour faire accéder la protagoniste à une maîtrise de son destin. Elle accepte toutes les déformations sans se poser de questions. Son frère Tarek, se moquant d’elle, lui indique que les toilettes sont dans les buissons environnants, elle y va faire ses besoins, sans réfléchir. Ce déphasage culturel donne lieu à des effets comiques.

Inconsolable devant ce changement radical de vie, Maya essaie de rejoindre Paris à tout prix. A genoux, elle supplie un diplomate français pour lui accorder un visa qu’il refuse. Elle essaie même de traverser la Méditerranée dans un canot de fortune comme les « brûleurs » de frontières. Mais à la mélancolie succèdent rapidement les antagonismes ouverts. Maya défie l’autorité de son père, se moque de l’habillement démodé de son frère, rentre ivre à l’aube d’une soirée passée en discothèque avec un collègue français. Son extravagance dénote son impuissance à contrôler la situation. Mais la famille est là pour l’aimer et lui faire retrouver une fusion harmonieuse avec sa culture et ses racines. Elle découvre soudain que la vie peut être autre chose, s’amuse, retrouve même une joie enfantine lors d’une virée à moto, au désert, en compagnie de son frère et de son ami, Mehdi, le beau gosse local, dont elle succombe au charme.

Dans une conversation, sa grand-mère, qui lui a appris ses premières leçons de couture, la met en confiance dans sa capacité à être la hauteur de ses responsabilités, et de tirer ses forces de l’énergie et des ressources sur place. Elle prend conscience de qui elle est, d’où elle vient, s’inspire des habits des Touaregs pour concevoir la robe vedette de la collection de la maison de couture parisienne, faite d’un relief en cuir sur un fond de taffetas noir. Celle-ci lui vaut la reconnaissance de son patron. C’est de l’amour des siens, de sa culture dont elle s’est coupée pendant longtemps qu’elle renaît à son véritable talent.

Le film défend l’idée qu’on doit tous être visibles avec la puissance d’exister selon notre différence et nos choix. La reconnaissance du mérite, il la met littéralement entre nos mains d’acteurs et de sujets de notre histoire.

Connaître ses comédiens par coeur

Après un début à la radio en 2005, puis dans une troupe d’humoristes au Grand Journal de Canal+, Reem Kherici, une Franco-tunisienne, enchaîne sur des films tels Fatal de Michaël Youn et Bienvenue à bord de Eric Lavaine, qui installent son talent comique. Elle décide par la suite de réaliser son premier long métrage de fiction, Paris à tout prix, qui connaît un succès international avant même de prendre l’écran dans l’Hexagone. Le scénario du film fut co-écrit pendant un an avec des comédiens qu’elle a côtoyés dans d’autres oeuvres, comme Philippe Lacheaux, qui joue dans le film le rôle d’un scénariste en panne d’inspiration, et Stéphane Rousseau, qui joue le patron et qui est le compagnon de Reem dans la vie. « Diriger des acteurs que je connaissais par coeur a allégé mon travail de metteur en scène novice », dit la réalisatrice.

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