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Ibrahim Abdel-Méguid : Dès mes débuts, je m’évade dans le fantastique

Mercredi, 08 juin 2022

L'écrivain alexandrin, Ibrahim Abdel-Méguid vient de recevoir le prix de l’Etat égyptien pour la littérature. Al-Ahram Hebdo republie un entretien, paru en mars dernier, sur son plus récent ouvrage Al-Horoub min Al-Zakéra (fuir la mémoire), inspiré de deux ans de pandémie, mais aussi de maladie, ainsi qu’une traduction d’un extrait de son œuvre Alexandrie dans la brume, témoin de son attachement à sa ville natale, qu’il décrit ici sous un nuage pluvieux, se confondant avec la mer.

Ibrahim Abdel-Méguid

Al-Ahram Hebdo : L’écriture de votre trilogie romanesque Al-Horoub min Al-Zakéra (fuir la mémoire) est étroitement liée à votre isolement. Comment? Pensez-vous que les chefs-d’oeuvre sont toujours issus d’une crise vécue par l’écrivain ?

Ibrahim Abdel-Méguid: C’était un isolement forcé. Pendant 18 mois, à la suite d’un diagnostic erroné, j’ai suivi un traitement pour la rugosité des genoux. Or, c’était inadéquat, car le vrai problème était la colonne vertébrale. J’étais complètement désespéré, tout était inefficace, les soins, la physiothérapie, alors j’ai décidé d’écrire le roman qui hantait mon esprit.

J’étais actif politiquement durant mes années de jeunesse. J’ai été témoin de l’emprisonnement de plusieurs de mes amis, sous Sadate puis sous Moubarak. Moi-même j’ai été en tôle, mais pendant une courte période en 1985. La cause principale de la détention politique à l’époque nassérienne était souvent l’appartenance à des partis de gauche, marxistes notamment. Parmi ces derniers figuraient de nombreux intellectuels, penseurs et écrivains, lesquels ont repris leur carrière une fois sortis de prison. Cela dit, les nouvelles des prisonniers d’opinion m’ont constamment accompagné tout au long de ma vie. C’était juste l’accusation qui changeait, en fonction de l’appartenance à tel groupe ou tel groupe interdit, suivant les époques. La même question me subjuguait : comment un prisonnier, une fois libéré, parvient-il à fuir ses souvenirs en tôle et tous les détails de sa vie en prison? Cette idée me tourmentait, alors j’ai décidé d’en faire un roman, de procéder à une sorte d’écriture thérapeutique. Je m’y suis mis, jour et nuit, pendant un an et demi et me suis libéré. Je n’ai pas décidé intentionnellement d’écrire une trilogie, mais ce sont les personnages qui ont décidé pour moi.

— Vous êtes connu pour insérer le fantastique dans le quotidien. Cette tendance s’est accentuée dans cette oeuvre en particulier. Vous avez mis des exergues pour introduire chaque partie, lesquelles nous plongent dans un univers poétique. Pourquoi ?

— A mes débuts, notamment dans le roman Massafate (distances) en 1980, j’ai cherché à m’évader dans le fantastique. Armé d’un héritage culturel assez riche, tel Les mille et une nuits, et d’études en anthropologie, j’ai trouvé dans le fantastique un univers plus réaliste, pourtant entièrement de fiction. Les petites introductions qui précédent les 3 parties de ma dernière oeuvre en date reflètent mon état d’âme en écrivant chaque texte. Les critiques auront certes leurs propres interprétations, moi je ne fais qu’aiguiser l’imagination des lecteurs. Ces exergues servent à les plonger davantage dans le fantastique, pour mieux le digérer par la suite.

— Au-delà de cet aspect poétique, les événements nous enfoncent dans la réalité sociopolitique. On reconnaît la tourmente des jeunes, pendant la période postrévolutionnaire, la vie dans les prisons, les divers types de détenus, etc. …

— Si je m’étais laissé porter par le réel sociopolitique, j’allais écrire un roman documentaire, mais l’imagination et le fantastique donnent au roman des dimensions plus amples et plus humaines. La réalité politique peut convaincre les lecteurs, mais ne leur donnera pas du plaisir. L’imagination est le seul secours en prison, enfermé entre quatre murs. En dehors de la prison, on voit que tout rappelle les personnages cloitrés.

— Vous dépeignez des personnages qui vont au-delà des idées reçues, du mythe que l’on se fait d’eux, comme celui du salafiste Abou-Roqaya et sa femme tatouée …

— Grâce à l’imagination, je peux me distinguer des autres. Un salafiste et sa femme portant la burqa ont été décrits à plusieurs reprises, tout a été déjà dit; cependant, l’art s’attache principalement au non-dit, à l’inaccoutumé. Le salafiste Abou-Roqaya a pris 4 femmes, et il est persuadé que sa femme Oum Roqaya est une fée ou appartient aux djinns, même si elle-même n’en est pas convaincue. Elle finira par se comporter en tant que telle, vivra pleinement sa vie et quittera le pays avec son nouvel amant. Tout ce qui se passe dans le roman ne suit pas un plan préalable, mais il suit plutôt une vérité artistique et les chemins qu’empruntent les personnages qui imposent eux-mêmes les faits ou le déroulement de l’histoire. Je laisse les personnages faire de moi ce qu’ils veulent.

— « La prison motive l’imagination », lit-on dans le roman. Pensez-vous que l’oppression tue l’imagination ou bien, au contraire, la stimule, l’incitant au rêve et à la liberté ?

— On parle souvent du syndrome de Stockholm qui atteint le prisonnier. Le roman se veut une rébellion contre ce syndrome, partant du recours à l’imagination, une fois en prison, afin de dépasser les murs, de triompher de ses oppresseurs.

— Au 3e volet de la trilogie, on tombe sur des sirènes et des femmes puissantes, rivalisant avec les hommes, même sur le plan des infidélités. Et vous avez mis comme titre à cette partie « Parce qu’il existe des femmes au monde ». Qu’est-ce que vous avez voulu dire par là ?

— Il est question de femmes libres, en particulier Salwa, qui, atteinte d’une maladie incurable, décide de vivre pleinement sa vie. Elle se jette entre les bras de Fakhri, le peintre et ancien détenu politique, puis s’éteint après lui avoir fait l’amour.

Les sirènes symbolisent les voix des femmes; même si elles finissent mal, elles restent omniprésentes. Toutes les femmes du roman vivent pleinement et librement. C’est le cas de Zeinab, qui malgré son oppression, aide son mari Magdi à réussir. Il y a un refus de l’oppression. Dans toute mon oeuvre, la femme est à l’origine de la vie.

Fuir la mémoire, le titre de votre trilogie, va à merveille avec le dessin de la couverture, mettant en avant l’effacement des mots, de la mémoire. Pourtant, tout le roman documente la Révolution du 25 Janvier 2011 et lui rend hommage. C’est un cri contre la transformation des gens en êtres dénaturés, notamment après l’expérience des geôles. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

— Le récit se déroule dans les années post-révolution jusqu’à nos jours. C’est donc normal que la révolution soit présente dans les souvenirs de ceux qui ont passé par l’expérience de prison. Certains d’entre eux n’avaient pas d’appartenance politique particulière. En prison, ils essayaient de résister pour ne pas se transformer en êtres complètement déformés, ils cherchaient à mener une vie meilleure, plus humaine, loin de ce qui leur est arrivé et la révolution.

Chacun des personnages est à la recherche d’une utopie, laquelle n’est pas manifeste dans le texte. C’est là où se révèle l’évasion des souvenirs, sous sa forme la plus simple. Ils essayent de réussir un nouveau travail, à se trouver une voie. L’un des personnages a fondé un centre artistique, deux autres ont fui en Andalousie, toujours à la recherche d’un rêve perdu.

Propos recueillis par Dina Kabil (Entretien paru le 23 mars 2022)

Bio Express

Né dans un quartier populaire Alexandrie en 1946, Ibrahim Abdel-Méguid est diplômé de philosophie. Il a à son compte 21 romans, 6 recueils de nouvelles et 12 ouvrages divers entre études, traductions et biographies. Il a écrit, entre autres, les romans Al-Massafate (les distances, 1982), Al-Sayad wal yamam (le chasseur et les colombes, 1985), ainsi que 4 recueils de nouvelles, dont Al-Chagara wal assafir (l’arbre et les oiseaux, 1985) et Ighlaq al-nawafez (fermeture des fenêtres, 1992).

En 1996, il reçoit le prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, pour son roman Al-Balda al-okhra (l’autre pays). AUC Press a également traduit de lui en 2000 La Ahad yanam fil Iskandariya (personne ne dort à Alexandrie, éd Desclée de Brouwer), traduit en français l’année suivante.

Il a obtenu le prix d’Etat Al-Tafawoq en 2004. Son roman, Alexandrie dans la brume, dont nous republions ici un extrait, est le 3e volet d’une trilogie sur Alexandrie. Il fait suite à Personne ne dort à Alexandrie (qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale) et aux Oiseaux d’ambre (sur la période après la guerre de Suez en 1956).

En 2016, il a reçu le prix du Cheikh Zayed pour la littérature.

 

Extrait du roman Alexandrie dans la brume

Traduction de Soheir Fahmi

 (…) La pluie ne s’arrêtait pas. On voyait percer dans les hauteurs la lueur de l’éclair tandis que l’on voyait de près la lueur des lampadaires. Le bruit de la pluie ne s’arrêtait pas alors qu’elle s’écrasait sur les terrasses des maisons ou les rues en asphalte, ou encore on écoutait le son de l’eau qui traversait les tuyaux des maisons ou les balcons pour dégouliner sur les trottoirs. Toute cette eau était récupérée par les égouts qui les attendaient tous les ans.

Le bruit du vent qui faisait des siens il y a un moment s’arrêta. Pourtant sur le rivage d’Alexandrie, le bruit était encore fort mélangé au son des vagues. Dans l’entrée de Yara, étaient installés son père et sa mère devant la télévision, jouissant de la chaleur qui sortait du climatiseur en attendant la projection du film «train de nuit ». Son père et sa mère étaient passionnés par la manière de danser de Samia Gamal, la « lady » comme ils aimaient à l’appeler. Ils aimaient également le jeu du comédien Stéphane Rosti qui avait atteint le plus haut degré de méchanceté dans ce film.

Fouad, le frère de Yara, était parti comme à son habitude dans un long périple pour l’Amérique du Sud, sur le paquebot où il travaillait comme officier. Il reviendra pour s’élancer dans un nouveau voyage autour du monde. C’était ainsi que fonctionnaient les étudiants de la faculté maritime commerciale qu’avait choisie pour lui son père et qu’il avait aimée à son tour.

Ibrahim Abdel-Méguid

Dans la chambre de Yara se trouvait une armoire en bois d’ébène que son père décrivait comme étant un chef-d’oeuvre. Il l’avait achetée comme il avait acheté beaucoup de meubles de la maison de certains juifs qui avaient quitté la ville après la guerre de Suez en 1956. Il répétait qu’il n’avait pas accepté d’acheter ces meubles à un prix plus bas que ceux qu’ils valaient à cette époque. Prix qui valait beaucoup plus que leurs prix de base. Les juifs étaient pressés de partir. Ils voulaient fuir la politique de Nasser. Pourtant, certains d’entre eux, comme le disait son père, étaient des amis à lui. Ils jouaient avec lui à la Bourse à Manchiya dont le jour de congé était le dimanche, mais qui fermait ses portes également le samedi et durant les fêtes juives et les fêtes musulmanes et chrétiennes, car beaucoup de fonctionnaires étaient des juifs. Puis son père se mettait à rire sans être intimidé par Yara ou sa mère et il racontait qu’ils apprenaient l’amour dans leur jeunesse avec les filles de l’école juive de la rue Chakkour. Souvent en parlant, il vaquait au loin comme s’il visionnait un film dans l’espace. Alors, il parlait des courtiers qui remplissaient les cafés de la place Mohamad Ali, surtout du côté droit si tu portais ton regard sur la Bourse où le large trottoir et les cafés et les changeurs de devise faisaient le commerce des devises. La place était blanche même sans soleil. Puis il fermait les yeux sur ce qu’il voyait et se taisait.

Outre l’armoire de la chambre de Yara, il y avait également un porte-vêtements en bois d’ébène qui avait huit rebords ; quatre de hauts et quatre de bas moins haut. Il y avait au-dessus quelques vêtements. Elle était assise derrière un bureau de style français décoré de cuivre et sur ses quatre rebords était sculptée une femme qui portait une grappe de raisin à la bouche. Devant le bureau, deux fauteuils sculptés d’émail, de même que la chaise sur laquelle elle était assise. Dans le coin, un cendrier perse qui remontait au quatorzième siècle que son père avait obtenu d’une vente aux enchères à la rue Tewfiq avant la Révolution de Juillet. Cette rue était suivie par la rue Orabi où se trouvaient les grands magasins de meubles et le grand magasin Hanneaux qui avait une cafétéria qui faisait jaser Alexandrie en entier à cause de sa beauté.

Dans un coin de la chambre se trouvait un lit en cuivre et à ses côtés une petite commode. Au-dessus de son bureau des livres, des cahiers, un porte-crayon et une petite radio. Elle avait annoncé à plusieurs reprises qu’elle ne bougeait pas son curseur du programme de variétés musicales. Elle ne savait rien de l’existence de ce programme avant que Nader, son chéri, ne lui en ait parlé.

Il semble que je vais passer ma vie à lire, à écrire et passer mes soirées avec le programme musical.

C’était ce qu’il lui avait dit et il lui avait parlé de la musique classique dont il était devenu un fan. Il lui parlait de ce temps merveilleux qui débutait à deux heures du matin jusqu’à six heures avec les variétés. Rarement se trouvait un speaker qui interrompait le cours de la musique. Souvent, c’étaient des musiques de films qu’il avait déjà vu.

Yara avait suivi l’exemple de Nader. Elle lui avait dit en le surpassant que la musique non seulement venait des cieux mais qu’elle lui ouvrait la porte des cieux et qu’elle volait avec elle sur les nuages blancs avec les anges.

Dès qu’ils avaient annoncé leur amour, c’était l’année dernière, au jardin Antonios qu’ils avaient trouvé alors que le public était défendu d’accès. Pourquoi ? Il était devenu un espace militaire depuis 1967. Mais n’avons-nous pas été victorieux avec la Guerre d’Octobre ? Le jardin était encore un centre militaire et il était encore défendu. C’était ce qu’avait répondu un soldat qui semblait étonné de leur question. Ils passèrent leur journée au zoo qui était à quelques pas.

Il y avait peu de monde ce jour-là et le temps était magnifique et printanier. Les fleurs s’étaient épanouies sur les branches. A la minute où Nader avait pris son courage à deux mains pour lui voler un baiser, elle l’avait précédé et l’avait embrassé très vite sur les lèvres. Ses yeux s’étaient ouverts sur un plaisir intense qu’il n’avait pas vécu auparavant. C’était son premier baiser. Le plaisir et la volupté avaient circulé de ses lèvres à tout son corps. Il avait fermé les yeux de plaisir en disant « Dieu ». Il avait pensé que le goût des femmes était bon. Puis il avait ouvert ses bras à nouveau en s’exclamant : « Dieu ! Dieu !» à haute voix cette fois-ci. Il avait fait un demi-tour et avait failli tomber. Elle l’avait soutenu avec ses bras en riant et elle avait dit : les gens sont autour de nous. Mais elle l’avait laissé entourer ses épaules de ses bras et ils marchaient côte à côte. Puis, elle avait mis son bras dans le sien. Alors, la douceur de ses seins et leur chaleur traversèrent son corps à lui, puis allèrent vers son âme avec volupté. Une volupté qu’il disait sans mentir ne pas avoir connu auparavant.

Yara était maintenant dans sa chambre. Elle souriait. Elle eut l’idée d’ouvrir la fenêtre et de voir l’éclair dans les cieux et la pluie se précipiter vers la terre. L’éclair rapide se voyait derrière les persiennes et les vitres de la haute fenêtre. C’étaient les immeubles de bahari, de style italien, qui donnaient sur le port est. Le bruit des palmiers royaux qui bougeaient leurs branches parvenait jusqu’à elle. Elle désirait voir ne fut-ce qu’une seconde les bateaux du port qui s’élevaient et baissaient sur l’eau avec le vent.

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