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Le surréalisme dans tous ses états

Névine Lameï, Mercredi, 23 février 2022

Une exposition internationale sur le surréalisme se tient jusqu’au 2 mars en Egypte. Et sa seconde partie est censée se dérouler à Saint-Cirq-Lapopie, en France. Visite guidée avec Clément Gaesler, commissaire français de l’exposition, donnée au Kodak Passage.

Le surr alisme dans tous ses  tats
La Donna Smith au violon, pendant le vernissage. (Photo : Névine Lameï )

L’espace kodak passage, avec ses vitrines panoramiques donnant sur la rue Adli, au centre-ville du Caire, serre une exposition internationale sur le surréalisme, exposant peintures, collages et dessins. « Les oeuvres de 150 artistes, provenant de 28 pays, sont réparties en groupesA chaque pays son pavillon et son mur de création. Le tout est fondé sur l’exploration du fonctionnement de la pensée, du désir, du hasard, de la folie, du sommeil, de l’hypnose, de l’humour, de l’hybridation, du fantastique, de l’amour charnel et de la banalité du réel », explique Clément Gaesler, commissaire de l’exposition et attaché de conservations de la maison André Breton.

Gaesler lance la visite en commençant par la Maison André Breton, le pavillon français, le plus poétique de l’exposition, regroupant 40 oeuvres surréalistes, de petits formats, à l’entrée du Kodak Passage.

On s’approche des dessins d’Alain Pillard, avec ses ombres mystérieuses, ses silhouettes carnavalesques, ses images pseudo magiques et iconiques détournées en choses drôles, avec ses petites peuplades fantastiques. « L’art de Pillard se délivre du vieux préjugé humaniste qui inféode l’homme au centre de l’Univers. Et ce, en revisitant une mythologie animale, fantastique et primitive des sociétés humaines », souligne Gaesler. Excentrique et loufoque, Prillard appréhende, par le langage et l’image, une forme de révolution mentale, dans une sorte d’« investigation humoristique et séditieuse ». C’est comme la recréation d’un mythe ou encore à un départ vers l’inconnu.

Quant à Olivier Orus, il nous emmène dans un monde plus lumineux, estompé et diaphane, avec ses dessins à l’encre. « L’univers d’Orus, aux sensations pulsatiles et aux corps subtils, au vocabulaire formel et au flou concrétisé, prône la mise en correspondance d’objets hétéroclites, en interaction avec le rêve, avec l’inconscient, avec l’impalpable », indique Gaesler, qui passe en revue, par la suite, le travail de Lou Dubois, ce poète en mots et en images, exposant des jeux de collage d’intertextualité et de ressemblance, très savoureux. « Je suis un passionné de ce personnage aristocrate du XIXsiècle peint avec grand onirisme par Lou Duboi, dans l’esprit d’un voyageur-penseur au-delà d’un univers métapsychique et kaléidoscopiquehétéroclite et érotique. L’artiste réemploie des boîtes anciennes d’entomologistes et des spécimens naturalisés (papillon morpho, queue d’éléphant, crâne de primate …) »précise le commissaire de l’exposition.

Le pavillon français est équipé d’une petite table, avec des livres de référence sur le surréalisme. « Nous offrons au visiteur toutes les possibilités afin de plonger dans le monde du surréalisme, un monde plus onirique que logique, fait d’hallucination que de réalité, ce qui permet à l’inconscient d’imaginer, de rêver et de s’exprimer contre l’ordre établi et les conventions sociales », ajoute-t-il.

Sur la droite de la grande salle d’exposition sont accrochées les oeuvres du groupe britannique La Sirena, traitant de la question du genre, des différences et de l’altérité. « Comment penser aujourd’hui nos identités au prisme des questions de l’hybridation, du désir, de la liberté, de l’évolution ? La sirène, cet être hybride, a été choisie afin d’être au centre des aventures surréalistes du groupe d’artistes, qui s’investiguent à la lumière des conceptualistes : objet trouvé et hasard objectif », dit Gaesler.

Avec Gaesler, on fait une pause momentanée pour savourer un morceau surréaliste joué au violon par l’Américaine La Donna Smith, puis on passe à un spectacle de théâtre gestuel, Najda in Cairo, d’après un récit autobiographique d’André Breton. Et ce, à l’occasion du vernissage qui a eu lieu le 15 février dernier, entre 18h et 21h.

A l’ère de la révolution numérique

La visite reprend en compagnie de Gaesler. Maintenant, c’est le tour du groupe surréaliste égyptien, représentant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. On découvre alors le travail de Mohsen ElBelasy, rédacteur en chef des revues surréalistes en ligne : The RoomLa Belle Inutile Editions et le Sulfur Surrealist Jungle.

ElBelasy développe un nouveau surréalisme égyptien, lié aux transformations technologiques, au numérique, avec des jeux de collage, des fonds transparents et des images fantômes mouvants. Des images inspirées de l’authenticité surréaliste de Dali. « Mohsen ElBelasy est un excellent webmaster. C’est lui qui a créé un manifeste du champ numérique, à travers lequel il a contacté tous les groupes surréalistes du monde entier pour se donner rendez-vous au Caire », apprécie Gaesler. Et d’ajouter : « Personnellement, je trouve que le groupe égyptien dans son ensemble ose des choses d’avant-garde qui éveillent nos pulsions refoulées de manière chaotique, à l’instar du Caire et ses mutations ».

Les oeuvres du groupe égyptien sont accrochées les unes par-dessus les autres, mélangeant ainsi les époques, les temps, le vrai, le faux, le réel et le surréel. L’épouse d’ElBelasy, Ghadah Kamal, expose son oeuvre Les Funérailles de l’éléphant sur le même mur. « Je dépasse les limites de la raison avec des créatures animalesques géantes, opposées à des miniatures », explique l’artiste.

La jeune Fairouz Al-Taweela, quant à elle, se prête à un jeu surréaliste très coloré et très enfantin, entre le perdu et le cassé. Son monde de jouets, agencé dans le désordre, pique l’oeil. Et pour terminer la visite en beauté, Gaesler aborde les quatre peintures surréalistes, de grand format, de l’Américain Abdullah Ali Butler« Butler est plutôt orienté vers une sensibilité esthétique enfantine, qui a une dimension naïve et fantastique, rappelant le surréalisme, de la Mexicaine Leonora Carrington, avec son monde magique de sorcellerie ironique, de bal fantasmé, d’animaux doués de paroles, d’hybrides loufoques, de créatures étranges et difformes, d’alchimie culinaire et d’univers onirique », conclut le commissaire de l’exposition. Cet événement international portant sur le surréalisme se déroule jusqu’en mars, dans plusieurs endroits du Caire, dont le Kodak Passage, mais aussi la galerie Lamassat, toujours au centre-ville. Une occasion de partager des pensées en dehors des codes, puisant au plus profond de l’humain.

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