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Les trois mousquetaires du Liban

Dalia Chams, Dimanche, 01 novembre 2020

Le court métrage libanais, Roadblock, a été projeté dans le cadre de la compétition des courts métrages. Focus.

Les trois mousquetaires du Liban
Le court métrage, Roadblock  : on est parfois séparé par des barrages d’incompréhension.

Ecrit et interprété par Pascale Seigneurie, réalisé par Dahlia Nemlich et produit par Marine Vaillant, le court métrage Roadblock (barrage) a été donné en première mondiale, en compétition, au Festival d’Al-Gouna. Traitant du dernier sou­lèvement de la population libanaise, en protestation contre le système poli­tique à bout de souffle, le film met en scène un jeune couple qui participe aux événements en cours.

En voiture, leur conversation remet sur le tapis plein de questions identi­taires propres au Liban. La jeune fille est plus engagée que son copain qui a un passeport français et parle à peine deux mots d’arabe; elle lui reproche d’être un grand admirateur du leader des chrétiens maronites, Samir Geagea, et ironise le rapport que maintiennent les partisans de ce der­nier avec la France.

Le couple se fait arrêter dans un barrage, dressé par des miliciens, qui les soupçonnent d’être des agents de l’étranger. Un carnet de notes, trouvé en fouillant dans le sac de la jeune fille, accentue les soupçons, elle y a marqué des dates inconnues, et n’a pas pu répondre à leurs questions pour élucider cette énigme. « Ce détail est inspiré d’un fait réel qui s’est passé à l’une de mes tantes, pendant la guerre civile, dans les années 1980. C’était une anecdote qu’on répétait dans ma famille, car les dates retrouvées dans le carnet correspondaient à celles de ses règles. Ma tante, pourtant fémi­niste, était embarrassée. Elle a rougi et s’est cloîtrée dans un silence total ! Quarante ans après, certaines ques­tions sont toujours là », précise Pascale Seigneurie, scénariste, comé­dienne et danseuse libano-américaine, d’éducation française, qui a fait car­rière à New York, avant de compléter sa formation à Paris en 2017, au conservatoire national d’art drama­tique.

Elle a connu la réalisatrice au lycée français de Beyrouth à l’âge de 12 ans, bien avant que cette der­nière ne parte poursuivre ses études en France. Ce sont des amies de longue date, qui viennent de tourner ensemble leur deuxième court métrage, Roadblock. « Le film est écrit un an avant les contestations sociales libanaises, qui ont démarré le 17 octobre 2019, on devait le tourner en mai 2020. On avait ima­giné qu’on allait avoir une révolu­tion et qu’elle allait échouer, donc, on a réussi à prédire ce qui s’est passé », plaisante Seigneurie. Et d’ajouter: « J’ai dû effectuer quelques modifications, mais la trame était déjà là et les échanges au sein du couple sur la question d’identité n’ont pas changé ».

Les préjugés, on en a assez !

Seigneurie avait réussi à décrocher quelques rôles aux Etats-Unis, mais elle était excédée de se voir tout le temps attribuer les rôles de femme voilée, « de l’épouse du terroriste numéro 5 », comme elle dit en riant. Avec son amie Dahlia Nemlich, elles veulent travailler sur des sujets qu’elles affectionnent, en rapport avec leur Liban, et arriver à s’autofinancer. Elles aspirent à se libérer des règles du marché, et à produire des films qui leur ressemblent.

Leurs idées les rapprochent de la Française Marine Vaillant qui connaît bien la région et qui a récemment créé sa boîte de production au Liban, Dewberries Films, proposant pour chaque projet un accompagnement dans le scénario sur le plan artistique. Les trois « mousquetaires » cherchent à s’affranchir des idées reçues; leur cinéma est sans doute différent de la génération de l’après-guerre. « C’était difficile d’échapper aux ruines de l’après-guerre. Les cinéastes ont trai­té des ruines physiques et émotion­nelles. Sans doute, on aura prochai­nement des films qui parlent de l’ex­plosion du mois d’août dernier, ayant fait basculer la ville dans l’enfer », souligne Dahlia Nemlich, également connue du public libanais en tant que chanteuse, à la voix profonde. Elle a surtout écrit et interprété, en anglais, une chanson emblématique sur Beyrouth, faisant état de ses embou­teillages, sa pollution, son architecture anarchique. Bref, autant de symboles d’un Etat libanais inefficace et d’une classe politique corrompue.

« Je prépare un court métrage, tou­jours sur le Liban, mais loin de la situation actuelle. J’évoque plutôt l’amour de mes grands-parents, la fin d’une vie, le grand au revoir, avec une forte présence du piano », explique Nemlich. En outre, les trois « mous­quetaires » travaillent en ce moment sur un projet visant à transformer Roadblock en un long métrage, creu­sant davantage dans le paysage du drame sociopolitique .

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