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L’Egypte en un coup de pinceau

Amr Kamel Zoheir, Mardi, 17 décembre 2019

70 oeuvres signées par 48 peintres et sculpteurs sont exposées à la galerie ArtTalks à Zamalek, survolant l’histoire des arts plastiques contemporains en Egypte. Une belle occasion pour les collectionneurs, mais aussi pour ceux qui veulent découvrir des oeuvres qui ont marqué le XXe siècle.

L’Egypte en un coup de pinceau
Ibn Al-Balad, de Mokhtar.

Le titre de l’exposition résume l’histoire de l’art égyptien contemporain, en faisant allusion à deux de ses figures de proue, Mahmoud Mokhtar et Gazbia Sirri. Il fait un raccourci liant le parcours d’un sculpteur hors pair à celui d’une peintre, qui se présente comme la dernière vivante d’une lignée de Grands. On doit à Mahmoud Mokhtar la première sculpture égyptienne moderne, en plâtre, réalisée en 1911. Elle représentait le vrai fils du pays, ou Ibn Al-Balad, vêtu de sa djellaba, de ses babouches, comme imaginé par Mokhtar, au début du siècle passé. Et Gazbia Sirri est souvent perçue comme l’artiste qui ne cesse d’évoluer tout au long de sa carrière. Elle a traversé les différents courants et époques, a cherché refuge dans l’abstraction, puis continue d’exposer non sans nous émerveiller.

L’exposition en cours, à la galerie Arttalks, jusqu’à la fin de l’année, passe en revue les plus importantes créations du XXe siècle en matière d’arts plastiques. Soixante-dix oeuvres, de 48 peintres et sculpteurs. A travers ces oeuvres, les arts plastiques égyptiens dévoilent beaucoup de ses secrets. Et ce, grâce à une panoplie impressionnante d’artistes lesquels nous place au coeur des préoccupations de ces générations de précurseurs.

Le choix minutieux des oeuvres nous fait découvrir les débuts inconnus de plusieurs d’entre eux. Abdel-Hadi Al-Gazzar, l’immense talent alexandrin, décédé à quarante ans en 1966, ou Kamal Khalifa, disparu il y a plus de quarante ans, sont là, côte à côte avec Mohamad Hassan et Ragheb Ayad, lauréats de la première bourse égyptienne consacrée aux étudiants en arts, à Rome, en 1926.

Les oeuvres de Gazbia Sirri côtoient celles de Tahia Halim et d’Injy Efflatoun, complétant ainsi le triangle magique des pionnières engagées du mouvement artistique égyptien.

L’impressionnisme a également sa place, représenté par l’apport de Marguerite Nakhla ou l’oeuvre de Mohamad Nagui. Et le surréalisme populaire s’exprime dans ses meilleurs états à travers l’oeuvre du maître Hamed Nada. Ensuite, la calligraphie abstraite est de mise, dans une phase de Hamed Abdallah ou dans les toiles de Mounir Canaan, qui a choisi surtout le collage et le pop art comme mode d’expression.

On passe ainsi d’un courant à l’autre, d’une époque à l’autre, au grand plaisir des collectionneurs qui peuvent y trouver tout ce dont ils rêvent. Plus loin, on redécouvre des toiles de la suissesse Margo Veillon, qui a longuement vécu en Egypte et qui n’a pas échappé aux influences du pays, notamment en ce qui concerne le choix des sujets.

Depuis la création de l’école des beaux-arts, grâce à la contribution de la famille du prince Youssef Kamel, au début du siècle passé, les artistes égyptiens ont cherché à se distinguer par rapport à leurs maîtres occidentaux. Ils étaient toujours en quête d’autres sources d’inspiration et essayaient de puiser dans des sujets plus locaux. Ainsi, ils ont peint des villageois, soit à travers des portraits ou des peintures qui décrivaient les charges quotidiennes de ces derniers ainsi que les moissons et les saisons de récolte

Un clin d’oeil aux villageois

Le village utopique d’Efflatoun

Les paysages de la belle Egypte sont monnaie courante dans toute l’exposition. Ils restent quand même des sujets très prisés chez les pionniers de l’époque. Même lorsqu’il s’agit d’abstraction, les traces d’une identité égyptienne sont facilement détectables. Les artistes égyptiens appartenant aux différents mouvements ou courants se basaient sur la longue histoire cumulative du pays pour se distinguer, même en s’imprégnant de modernisme. Nombreux sont ceux qui ont eu un énorme succès à l’étranger, comme Mohamad Sabri en Espagne, Injy Efflatoun en France, ou Georges Sabbagh, dont on retrouve les oeuvres dans les musées du monde entier.

L’apport de ces 48 noms que l’on retrouve dans l’exposition collective organisée par la galerie Arttalks est vraiment non négligeable. Ce sont ces artistes qui ont formé toutes les générations à venir, de par la diversité de leurs styles, de leurs techniques et de leurs sujets. Sans doute, l’exposition ne peut pas retracer l’évolution de chaque artiste et suivre les diverses phases de sa carrière, mais elle survole les époques, afin de donner une idée générale et assez complète de ce qu’a été l’art des précurseurs, tout en suivant quand même une certaine chronologie.

Le mouvement Al-Fan wal Horriya (l’art et la liberté) des années 1930-1940 est représenté par l’un de ses fondateurs, à savoir Fouad Kamel, qui constituait avec Georges Henein le coeur de ce mouvement qui prônait l’art, le surréalisme et la liberté. L’exposition montre également l’apport de la presse écrite, dans le temps, en tant que support efficace pour ces artistes. Ils étaient bien accueillis par les journaux, afin d’exprimer leur pensée. Ainsi, on retrouve l’oeuvre de Salah Taher La Paix, faisant la couverture du magazine Octobar (octobre), à la date de sa création en 1978. Hussein Bicar, le peintre talentueux réputé pour ses portraits et ses critiques, était l’un des piliers du journal Akhbar Al-Youm (nouvelles du jour), pendant de nombreuses années.

L’exposition met en lumière tous ces détails, afin de nous donner une image plus claire de la scène artistique de cette époque qui n’est plus. Elle suscite tant de réflexion sur l’oeuvre de ces maîtres qui ont gagné leur pari, même s’il était risqué.

Jusqu’au 31 décembre à la galerie ArtTalks, de 10h à 20h (sauf le vendredi). 8, rue Al-Kamel Mohamad, Zamalek.

Femme nue par Al-Khadem

Nue allongée sur un sofa est un tableau du peintre et sculpteur Saad Al-Khadem (1913-1987), qui date de 1943. L’artiste a réussi une composition, excluant toute vulgarité. Rien n’est de trop dans cette peinture, représentant une femme allongée par terre, sur un tapis, reposant le dos contre un canapé. Les tons ocres donnent une sensation d’intimité. On y remarque l’influence des peintres orientalistes, qui ont déjà traité du sujet. Car cette oeuvre d’Al-Khadem peut, en effet, rappeler La Sieste de Marius de Buzon, lequel a dessiné des femmes faisant la sieste, à Alger, en 1933. Elle peut aussi faire penser dans une certaine mesure à L’Abondance de Léon Cauvy, qui remonte à 1920, avec une belle femme allongée sur un canapé. Le mystère du regard soucieux du modèle féminin fait partie de son charme. Est-ce simplement l’effet de la chaleur ? Un problème personnel ? Elle seule connaît le secret.

Le surréalisme populaire de Nada

L’Egypte en un coup de pinceau
Aquarelle de Mohamad Hassan.

La toile sans titre de Hamed Nada date de 1987. L’artiste peintre y capte un instant où deux musiciens sont en transe. Synchronisant leurs mouvements, ils tapent sur leurs percussions et suivent le rythme en tapotant des pieds sur le sol. Des cygnes dansent et la lampe, au plafond, illumine le tableau. Les motifs populaires propres à Hamed Nada (1924-1990) sont toujours là, car celui-ci a grandi dans le Vieux Caire fatimide et est resté influencé par l’ambiance de ses ruelles, même s’il a suivi les tendances artistiques de son époque. C’est le maître du « surréalisme populaire égyptien », qui a marqué plusieurs autres artistes dont Mohamad Nagui et Abdel-Hadi Al-Gazzar.

Après avoir fait des études aux beaux-arts en Egypte, Nada a étudié l’art mural à l’Académie Royale des beaux-arts de San Fernando à Madrid. Il n’a jamais eu peur de traiter des angoisses du petit peuple dans ses tableaux, qui abondent de motifs symboliques.

Le village utopique d’Efflatoun

Le surréalisme populaire de Nada

Injy Efflatoun (1924-1989) a toujours été une artiste engagée. Issue d’un milieu aristocratique, cela ne l’a guère empêchée de militer pour les droits sociaux, pour l’égalité et pour les libertés. Cet engagement lui a même coûté 4 ans d’emprisonnement, entre 1959 et 1963. Non pas en tant que royaliste active pour une contre-révolution, mais en tant que militante marxiste recherchant l’évolution et le progrès de la société. A son adolescence, elle avait vécu très difficilement son école religieuse, qui incarnait déjà dans sa tête un état d’emprisonnement, et elle s’est battue pour pouvoir rejoindre un lycée laïc. Auteure du livre Nous ... Femmes égyptiennes, elle mettait toujours en avant dans ses tableaux le travail et ses valeurs, les paysans, les ouvriers, les villages et la terre. C’est le cas de cette peinture sans titre, exposée à la galerie Arttalks, laquelle date de 1986. Le tableau ne s’éloigne pas de son fameux tableau La Récolte du maïs. On y retrouve toujours le monde rural, les paysans qui travaillent dans les champs et des villageoises assises par terre, les maisons parsemant le paysage, les animaux, etc. Le style d’Efflatoun durant cette phase se rapproche de celui de Vincent Van Gogh, tout en gardant une identité purement égyptienne.

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