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Coupables et victimes

Névine Lameï, Mardi, 10 décembre 2019

Dans une chorégraphie propre au style de la troupe Forsan Al-Charq, le nouveau spectacle Rayya et Sakina, de Karima Bédeir, mêle danse traditionnelle et contemporaine pour revisiter l’histoire des deux soeurs qui avaient assassiné 17 femmes entre 1919 et 1920, à Alexandrie.

Coupables et victimes
Rayya et Sakina, les tueuses dansent aussi. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

Un pilleur de tom­beaux (joué en alter­nance par Hani Hassan et Mohamad Abdel-Sabour) arrive en premier sur scène. Fouillant parmi les cadavres, il tombe sur la petite Badiaa (interprétée par Hadir Helmi) en train de gémir. Elle appelle au secours. Badiaa raconte au pilleur ses souvenirs d’enfance, oscillant entre fantai­sie et horreur, car mêlés à l’his­toire de sa mère, Rayya, qui a autrefois kidnappé et assassiné 17 femmes avec sa soeur Sakina.

Ces tueuses en série, qui ont inspiré tant de films et de spec­tacles, vivaient à Alexandrie et ont commis leurs crimes entre 1919 et 1920. La semaine der­nière, sur les planches du théâtre Al-Gomhouriya, au Caire, les danseuses Yasmine Samir, Donia Mohamad et Norhane Gamal ont interprété leurs rôles en alternance, à travers une cho­régraphie contemporaine pré­sentée par la troupe Forsan Al-Charq. « Rayya et Sakina est un spectacle qui s’intéresse davantage au côté psycholo­gique des deux personnages féminins. On ne cherche pas à raconter l’histoire que tout le monde connaît, mais à montrer que ces deux soeurs, condamnées à mort en 1921, avaient beaucoup de choses derrière. Il ne suffit pas de les juger de manière anodine, sans comprendre comment elles en sont arrivées là », dit la metteure en scène et chorégraphe du spectacle Rayya et Sakina, Karima Bédeir.

Féministe, celle-ci a toujours défendu la cause de ses paires dans tous ses précédents spectacles, dont Naassa, Bahiya (2013) et Doaa Al-Karawane (l’appel du courlis, 2018). Pour elle, ce sont « des victimes condamnées à un sort lamentable, au-delà de leurs motivations très variées, passion­nelles, utilitaires ou arbitraires ». La chorégraphe a donc essayé, tout au long du spectacle, de s’intéres­ser à leurs conditions de vie au sein d’une société discriminatoire. Elle a laissé libre cours à son imagina­tion pour créer un monde en sym­boles, fidèle à l’ambiance alexan­drine du début du siècle dernier.

« Belle, coquette, capricieuse, habillée souvent en jaune, symbole de la joie, de la trahison, de la sensualité et de la jalousie, Sakina avait un problème d’alcoolisme. Divorcée, elle s’est livrée à la prostitution, par un coup du destin. Rayya, quant à elle, avait l’air plus indépendante, en robe simple, et ne jouait pas trop de sa féminité. Son destin l’a poussée aussi à être tenancière de maison close et l’a jetée dans les bras d’un homme irresponsable. Toutes les deux ont fui la misère de leur village natal et se sont installées à Alexandrie. Je m’interroge, dans le spectacle : s’agit-il de victimes ou de crimi­nelles ? Car il y a une certaine ambiguïté », souligne Karima Bédeir, en expliquant la façon dont elle a pensé ses personnages.

Le dramaturge Mohamad Fouad a suivi la même approche culturaliste et psychanalytique en concevant le spectacle. « Ces deux soeurs, issues de la misère au lendemain de la Première Guerre mondiale, étaient des femmes marginalisées », dit-il. Et d’ajouter : « Les miroirs juxtapo­sés, suspendus du haut du plafond, reflètent le regard de la société sur ces pauvres femmes, mais aussi leur état âme. Le spectateur se regarde, lui aussi, en face ».

Natures opposées

Rayya et Sakina mise essentielle­ment sur un jeu de contrastes scé­nographiques que favorise l’effet des miroirs et l’usage du métal et du bois dans le décor. « Ces matériaux contradictoires représentent Rayya et Sakina, qui ont des caractères opposés. Bonnes ou méchantes, victimes ou criminelles, c’est la société qui les a rendues ainsi », estime le Tunisien Eniss Ismaïl, créa­teur du décor et des costumes. Ceux-ci sont de style tantôt populaire, tantôt moderne, avec des accessoires vintage : robe fleurie, châle noir, burqa, larges pantalons de pêcheurs, etc.

Le jeu des contrastes est aussi très présent dans l’éclairage, bleu phosphorescent, et dans la choré­graphie. Celle-ci reprend des mouvements de danse folklo­rique et orientale et en emprunte d’autres au registre de la danse contemporaine. C’est le cas de la danse des pêcheurs, de celle des condamnés à mort, et d’autres.

La musique, signée Walid Abdallah et Mohamad Moustapha, suit également la même recette, alliant ancien et moderne : des morceaux pure­ment orientaux, avec des per­cussions qui font bouger les corps, se mêlent à d’autres plus contemporains de chill-out et de house. Vers la fin, Badiaa tue le pilleur de tombes, rongée par le regret, étant le seul témoin de tous les meurtres commis par sa mère. Il a éveillé en elle tant de chagrins. Puis soudain, on aperçoit sur scène un autre pilleur, vêtu d’un habit plus moderne. Ce dernier appar­tient à nos jours et non aux années 1920, comme pour affirmer que ce genre de personnage peut exister à toutes les époques.

Le spectacle sera repris les 17, 18 et 19 janvier, à 20h, au théâtre Sayed Darwich d’Alexandrie, à Manchiya.

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