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Benoît Guillaume : Le Caire aura sa part dans mon carnet de croquis

Névine Lameï, Lundi, 04 novembre 2019

Le 5e Festival international de bande dessinée Cairo Comix, organisé en collaboration avec l’Institut Français d’Egypte (IFE), vient de s’achever. Rencontre avec l’un de ses participants, le dessinateur-illustrateur français Benoît Guillaume.

Benoît Guillaume
(Photo:Magdi Abdel-Sayed)

Al-ahram hebdo : Vos dessins, bandes dessinées, flip books et films d’animation s’inspirent toujours des villes ?

Benoît Guillaume: Je m’intéresse beaucoup à dessiner la vie autour de moi. Je crois qu’il y a beaucoup de choses à dessiner en ville, l’urbanisme, l’architecture, mais aussi les gens qui y habitent. J’aime aller à leur rencontre dans des restaurants, des bars, des scènes de rue, se rapprocher d’eux et de leur vivant. C’est une manière de découvrir une nouvelle culture et de s’intégrer dans un nouveau pays. L’architecture des villes et le côté un peu désordonné de certaines d’entre elles, les paysages urbains très riches, m’inspirent plus que les villes trop propres et lissées comme en Europe.

J’ai choisi dernièrement de quitter Paris et d’habiter Marseille, cette ville ouverte sur la Méditerranée, plus proche de ce que j’ai pu voir lors de mes agréables longs séjours, en 2006 et 2008, en Asie du Sud-Est: Laos, Vietnam, Cambodge et Birmanie. D’où mes BD : Birmanie, fragments d’une réalité, avec Frédéric Debomy (texte), Cambourakis 2016, et Chuc Suc Khoe, Cambourakis 2010, qui a obtenu le Grand prix des Rencontres du carnet de voyage de Clermont-Ferrand 2011.

Aux scènes urbaines, portraits croqués sur le vif, paysages entrevus d’un train ou d’un bus, Chuc Suc Khoe donne une image très vivante de l’Asie quotidienne et populaire, portant un regard distancié, parfois ironique, sur les hauts lieux du tourisme, tels Angkor ou la baie d’Along.

Réussir à faire une histoire, c’est ajouter à mes BD quelque chose de mordant, d’ironique et de caricatural.

— Quelles autres villes font l’objet de vos carnets de voyage ?

— J’ai fait une résidence dans la ville d’Alger il y a six ans, une ville aux multiples facettes, difficilement appréhendable pour un étranger. D’où mon livre de BD qui s’enfonce dans la mythique casbah : Alger Marseille, Allers-retours, avec l’illustratrice algérienne Nawel Louerrad, aux éditions Cambourakis, en 2015. Le côté humain, c’est ce que j’ai voulu mettre en avant dans mes BD. C’était ma première visite au Maghreb, où j’ai passé d’agréables moments dans la rue, j’ai eu un contact curieux et chaleureux avec des gens simples.

Les Algérois venaient discuter avec moi et m’invitaient à boire et à manger. A Alger, j’ai beaucoup travaillé sur la foule, devenu mon principal axe de compréhension de la cité. Par contre, à Montréal, dans mes recueils de dessins Montréal (2013), j’opte d’une manière contemplative à la peinture. A Montréal, je me suis plus intéressé à l’architecture de la ville, à son extérieur: paysages et nature. Par ailleurs, à Tokyo, j’ai travaillé conjointement sur l’architecture et sur la foule.

Au centre-ville de Tokyo, à la densité humaine assez forte, les tokyoïtes sont bien branchés et habillés à la dernière mode. Dans les rues, tout est calme et anonyme, alors que dans les cafés tokyoïtes, c’est beaucoup plus agité et vivant. A chaque ville son influence. Personnellement, j’aime m’amuser avec mes BD. Peindre un quotidien, une fête entre amis... Bref, raconter une vie, parfois banale, mais incrustée de grands moments d’émotions.

Mes BD s’inspirent, dans leur technique, d’illustrations contemporaines et anciennes, puis de peintures de miniatures asiatiques. D’ailleurs, je travaille d’un seul jet, d’une manière rapide, porté par une idée. Mon travail ressemble au photojournalisme, en quête de nouveau.

— Pouvez-vous nous parler de l’évolution de votre démarche ?

— Né en 1976, à Tours, j’ai grandi à Brest en Bretagne. J’ai étudié le dessin et le graphisme à l’Ecole Professionnelle Supérieure d’Arts graphiques et d’Architecture (EPSAA) de Paris, en 1998. Conjointement à mes études, j’aimais passer des moments à la Gare de l’Est à Paris, notamment à la place Château-d’Eau, pour dessiner les coiffeurs africains du quartier.

A l’époque, j’ai remarqué l’évolution de mes dessins, due au fait que j’étais entouré d’un large public. Un an plus tard, en 1999, j’ai continué mes études à la Parsons School of design de New York, où j’ai travaillé d’arrache-pied.

New York avait beaucoup de rugosité et cela m’inspirait. De retour à Paris, en l’an 2000, j’ai fait du graphisme et des animations en flash, pour des agences de site Internet jusqu’à 2005. Je passais mes soirs à faire des bandes dessinées. Maintenant, je travaille en freelance à Marseille, en illustrations, reportages dessinés, films d’animation, graphisme pour les domaines de la musique, presse, documentaire.

— Aimez-vous « sortir votre nez dehors » pour dessiner ?

— Oui, c’est vrai. Quand j’étouffe un peu trop chez moi, à Marseille, je sors. Et si j’ai la chance d’être dans une grande ville, je me bats contre les foules. Le reste du temps, si je suis dans le sud, je fais pareil avec le Vercors qui entoure la ville de Marseille.

Dessiner des montagnes crayonnées avec de la peinture, cela figure énormément, c’est mon côté arts plastiques dans mes BD.

Les Villes sont toutes les mêmes, paru en 2015, est l’un des titres les plus émouvants de l’ensemble de vos recueils de dessins autoproduits ?

— Bien sûr que non, les villes ne sont pas toutes les mêmes. C’est un titre ironique autour duquel je m’amuse. C’est vrai que les villes tendent à se ressembler ces dernières années, avec les mêmes genres de cafés ou magasins qui se trouvent partout. Néanmoins, dans mes BD, il existe heureusement des villes qui restent différentes. Une différence qui me fait voyager partout dans le monde.

— Qu’en est-il de vos deux dernières oeuvres : Par Hasard, paru en 2019, et La Sorcière, en 2018 ?

Par Hasard, écrit par la Franco-Roumaine Ramona Badescu, est une pérégrination en poèmes et dessins dans la ville marocaine de Tétouan, dans une ambiance tranquille à l’écart des grandes villes.

Badescu, avec son carnet, et moi, avec mes dessins-peintures, laissant des espaces de vide et de blanc, nous sommes partis à la découverte de Tétouan, comme de nouveaux arrivants. Nous nous sommes arrêtés sur un endroit, un moment, un événement ou une rencontre. Travailler sur l’idée du hasard d’une manière systématique, sur une colline, un cimetière, un parc ou chez un barbier nous a fait attirer beaucoup de gens. Badescu possède le talent d’écrire merveilleusement sur les petits riens, même s’il n’y a rien de spectaculaire.

La Sorcière (Actes Sud) est un travail différent. C’est une adaptation en bande dessinée du roman de Marie Ndiaye, une écrivaine au style très puissant à la limite du fantastique. La présence de la sorcière dans le texte de Ndiaye n’est qu’un prétexte dans cette histoire de famille française éclatée (Lucie et ses deux jumelles), aux problèmes noirs et humoristiques, qui m’ont inspiré des dessins puissants, réels et magiques.

— Lauréat du Prix de l’Ecole européenne supérieure de l’image d’Angoulême, en 2017, vous êtes invité pour la première fois au Cairo Comix. Dans quel sens Le Caire peut-il inspirer vos prochains BD ?

— Je suis très content d’être au Caire et de rencontrer des artistes du monde arabe. Le Caire aura sa part dans mon carnet de croquis. Le désordre et le chaos cairote me captivent, comme le grand contraste étonnant entre ses grandes rues et artères prises par le flot de voitures et le calme de ses petites rues. Ce qui m’intéresse aussi, c’est le passé architectural du Caire, à la beauté émouvante et son étroit rapport avec ses habitants. D’ailleurs, toutes ces villes qui vivent dans un mélange entre végétation luxuriante, rues foisonnantes et architectures portant l’odeur d’un temps passé sont à la tête de mes illustrations .

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