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La révolte en chansons

May Sélim, Lundi, 08 juillet 2013

Plusieurs chansons et vidéoclips diffusés sur Facebook, Youtube et les chaînes satellites ont contribué à la mobilisation du peuple le 30 juin. Etat des lieux

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Enzel, Tuba et Bahaa Sultan.

Descendez, bougez

En pleine tension, et au moment où la mobilisation était grande contre le régime du président Morsi et des Frères musulmans, des chansons soutenant les manifestations du 30 juin et la campagne Tamarrod ont fait leur apparition sur Facebook et Youtube. Il ne s’agissait pas de lancer un album, de faire un tube en solo ou de vendre les vidé­oclips aux différentes chaînes. Les chansons, pro­duites par des sociétés indépendantes pour le compte de jeunes stars et chanteurs, sont plutôt des armes révolutionnaires.Une semaine avant les manifestations du 30 juin, Bahaa Sultan a fait un duo avec la jeune chanteuse Tuba, Enzel (descends). Les paroles écrites par Nasr Mahrous et composées par Hussein Mahmoud s’adressent directement au peuple et l’incitent à participer aux manifestations du 30 juin. « Descends … on a tellement vu l’humiliation, descends l’Egyptien n’est pas un lâche ». La chanson commence par une chorale qui, dans une ambiance festive, fait défiler plusieurs catégories de la population égyp­tienne. Cette chorale composée de jeunes et de vieux qui chantent en alternance des refrains de la chanson exprime la solidarité collective entre les Egyptiens. Ensuite, les duos prennent la relève. En fait, Enzel marque la naissance de la nouvelle voix féminine Tuba. Tournée en vidéoclip et réalisée par Nasr Mahrous, la chanson, qui était inter­dite sur les chaînes satel­lites à cause de son conte­nu provocant, a connu un grand succès sur Youtube et Facebook. Le premier jour de sa sortie le 26 juin, elle a réuni 35 000 fans.

La star des jeunes Rami Sabri lance aussi sur Youtube sa nouvelle chanson Etharrako (bougez) produite par la compagnie Stargate. Une chanson courte qui ne dépasse pas les deux minutes. Les paroles sont de Tamer Hussein composées par Sabri lui-même en collaboration avec Ahmad Hussein. Sabri chante en usant d’un langage alarmant : « Il n’y a plus de temps à perdre, si on avait voulu faire quelque chose, on l’aurait déjà faite, allez-y bougez ! ». La chanson fut rapidement tournée en vidéoclip par Tareq Al-Ariane et sera diffusée sur les chaînes satellites bientôt. La compagnie de production compte investir dans les chansons célébrant cette deuxième révolution .

Un message audacieux

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Certaines chansons provocatrices s’adressaient directement à l’ex-président Morsi. Yalla etneha (Dégage vite) constitue un tube bien ciblé diffusé sur la Toile chanté par le chanteur de la révolution Rami Essam. Les paroles de la chanson sont audacieuses. Essam, qui a connu sa renommée pendant la révolution du 25 janvier à la place Tahrir, chante Aha ma tetnaha. Malgré l’utilisation du mot vulgaire « aha », au début de la chanson, le clip tourné affiche une note importante à l’histoire de ce mot : il s’agit d’une expression utilisée pendant l’époque fatimide qui traduisait le mécontentement des Egyptiens contre leur dirigeant. Et comme il était interdit de prononcer un mot qui fait allusion à la protestation en arabe : « ahtag », le mot fut reformulé par les Egyptiens en « ahta », puis « aha ». Cette sorte d’explication était le pré­texte d’en­tendre Aha ma tetnaha 41 fois tout au long de la chanson créant une euphonie agréable et joyeuse .

Tamarrod, source d’inspiration

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Motamerredine, de Zajel

Le titre de la campagne Tamarrod (rébellion) a donné nais­sance à différentes chansons jouant sur le lexique de la rébellion.

L’hymne national de Tamarrod (rébellion) a été largement diffusé sur les réseaux sociaux. Il s’agit en fait d’une réadaptation de l’hymne national que la Libye a adopté à partir de 1969 d’après les paroles d’Abdallah Chamseddine et la musique de l’Egyptien Mahmoud Al-Chérif. « Allah Akbar foq kayd al-moa­tadi … » (Dieu est le plus grand ! Dieu est le plus grand ! Il est au-dessus des complots des agresseurs). Cette chanson a connu ses moments de gloire en Egypte pendant la guerre de 1956. Aujourd’hui, les frères Zoheiri la reprennent mais différemment. Tout en gardant la musique originale d’Al-Chérif, les chanteurs ont divisé l’hymne en deux parties : une en arabe classique, et l’autre en arabe dialectal. Les paroles de la partie classique sont écrites par Gamal Fikri. On débute alors par le même refrain que dans la chanson originale puis on entend : « Allez l’Egypte, fais ta rébellion … Dis avec moi, je vais me révolter ». La partie en dialectal est écrite par Mohamad Salah. Les paroles sont plutôt populaires, accompagnées d’un arrangement rythmique de la musique d’Al-Chérif. « Rabbena yakhdak ya Morshidi, ya hezb al-kanaba oum wa salli ala al-nabi, bokra hezb al-kherfan yebqa arnab » (Que Dieu emporte le morched, ô parti du canapé, lève-toi, que le nom du prophète soit béni, lève-toi pour que le parti des moutons (qualificatif ridiculisant souvent les Frères musul­mans) devienne celui des lapins). L’humour a donné un cachet très léger à la chanson.

Etmarrad (révolte-toi) est une chanson composée et chantée par Walid Saad. Cette chanson écrite par Ayman Bahgat Qamar a vu le jour le matin du 30 juin. L’équipe de travail dédie sa chanson au peuple égyptien et chante : « Allez, révoltez-vous pour tous ceux qui ont trouvé la mort ». La rébellion est une sorte de vengeance pour les martyrs et les b

lessés au cours de l’année passée sous le régime des Frères musulmans. Comme d’habi­tude, sur des airs mélodramatiques et avec beaucoup de sincérité, Saad s’emploie à toucher le coeur de ses fans. La vidéo de la chanson est basée sur des séquences d’archives empruntées à la révolution du 25 janvier et des manifestations qui ont eu lieu tout au long de la période de Morsi. Le clip est monté par Yasser Sami.Motamerredine est la chanson chantée par la troupe d’A cappella Zajel (qui se réfère aux pigeons qui sont des messagers épistolaires). La troupe créée au début de 2013 est composée de 11 chanteurs professionnels qui font partie de la chorale de l’Opéra du Caire. A travers leur compagnie, ils cherchent à reflé­ter le point de vue des jeunes et à transmettre directement leur message au peuple. Motamerredine (rebelles) constitue donc leur première production artistique. La chanson a été montée en une semaine seulement. Les paroles sont le produit d’un travail collectif. Chaque membre a eu droit à un mot pour exprimer les problèmes dont souffrent les citoyens : « Plus d’essence, plus d’électricité, plus de sécurité, plus d’eau … A cause de tout cela, nous sommes devenus des rebelles ». La chanson est basée sur un jeu de crescendo rapide puis un decrescendo permettant ensuite l’intervention, voire la domination des chanteurs solos. C’est une sorte de polyphonie. Il s’agit d’un métissage entre le chant d’opéra et le chant oriental arabe classique. Le clip est tourné avec les moyens de bord. Les voix s’élèvent et évoquent l’impor­tance de s’insurger .

Des opérettes pour parodier

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On l’a choisi.

Les opérettes-clés de l’histoire de l’Egypte sont une source d’inspiration pour de nou­velles parodies sarcastiques et hilarantes. Ce fut le cas des fameuses opérettes Ma grande patrie et On l’a choisi, reprises et réadaptées à un langage critique et burlesque dans l’émission Al-Barnameg de Bassem Youssef. La première chanson reprend la musique et les rythmes originaux d’une fameuse opérette célébrant l’union du monde arabe composée par Mohamad Abdel-Wahab, mais les paroles évoquent le rôle joué par le Qatar dans les affaires de l’Egypte à cause de ses rapports avec le régime. Lors de sa diffusion, la chan­son a touché beaucoup de fans qui gardent toujours en mémoire la gloire d’antan.

Une semaine avant les manifesta­tions du 30 juin, une autre opé­rette a vu le jour pour renforcer la mobilisation, en énumérant les défauts du président Morsi et des Frères musulmans. La chanson qui était écrite spécialement pour célébrer la présence de Moubarak et fêter le 6 Octobre et qui a été pour longtemps diffusée sur la télévision égyptienne pendant les fêtes nationales s’est donc trans­formée en une comédie à l’occa­sion du premier anniversaire de l’élection de Morsi, faisant à la fois rire et pleurer .

Célébrer la victoire du peuple

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Baladi, Assala et Hussam Habib.

Juste après la chute de Morsi le 3 juillet der­nier, la chanteuse Angham, deux heures après la diffusion du communiqué du ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, annonçant la chute du régime, a dédié sa nouvelle chanson Baladi (ma patrie) aux chaînes satellites. Le vidé­oclip montre des séquences d’archives des mani­festants du 30 juin. Angham, avec une voix douce et fière, chante l’amour de la patrie, célèbre le peuple égyptien et son armée d’après les paroles d’Amir Teama et la musique de Khaled Ezz.

Gardant aussi le même titre Baladi (ma patrie), le duo Hossam Habib et Assala ne s’éloigne pas du même message. Leur collaboration témoigne d’un grand succès et d’une belle création musi­cale glorifiant l’Egypte. La chanson composée par Ihab Abdel-Wahed puise dans les rythmes orientaux et sème un air euphorique. Loin de la diffusion commerciale, ces chansons ont réussi à refléter les aspirations de la rue au moment où un vrai tournant se produit en Egypte .

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