Dimanche, 26 mai 2024
Al-Ahram Hebdo > Arts >

Deux expositions au campus de Tahrir

May Sélim, Mardi, 19 février 2019

Les femmes ouvrent le bal des expos
Boudoir rose.

Les femmes ouvrent le bal des expos

A l’entrée de la gale­rie Margo Veillon, les oeuvres de Huda Lotfi nous font plonger dans un monde fragile, féminin, mystérieux et ambigu. L’exposition When Dreams Call for Silence (quand les rêves font appel au silence) nous propose de découvrir les rêves de l’artiste contempo­rain et de déchiffrer les his­toires qui se cachent derrière ses oeuvres, ses installations et sa vidéo.

Les rêves se dotent ainsi d’un langage visuel assez riche et touchant. Ils imposent le silence et exigent une réflexion en dehors des sen­tiers battus. Ils nous incitent également à réinterpréter les souvenirs d’enfance, les moeurs et les traditions, la routine et le quotidien.

Puis, dans la salle à gauche, Lotfi place une chaise, une ancienne valise pleine de pou­pées vintage, deux longs chan­deliers en bois et une table de coin avec une nappe en den­telle sur laquelle repose une sculpture d’une main féminine. Ces éléments du décor sont empruntés à la maison de l’ar­tiste elle-même. Ils dégagent un air de nos­talgie qui domine toute la salle. Le décor n’est pas sans rappeler les anciennes maisons de familles et donne l’impres­sion de rentrer dans l’intimité de l’artiste.

Seeing (voir) est une installation de technique mixte. Huda Lotfi multiplie les yeux qui nous regardent au loin, sur une planche en bois. Des yeux qui scru­tent, surveillent, contrôlent ou prévoient l’avenir.

Les femmes ouvrent le bal des expos
Seeing (voir).

Hand of Silence (la main de silence) est une autre installation de technique mixte, réalisée à partir d’une vitrine en bois et de plexiglas. Il y est question de corps de femmes, enveloppés par des tissus beiges comme si elles étaient prêtes à la momification. Les mains de femmes émergent des draps et sont posées sur leurs bouches, pour faire taire leurs histoires et leurs confidences. Elles se sont tues à jamais.

La couleur grise domine toute une série de tableaux, de technique mixte. Elle couvre les portraits de femmes, les corps des protagonistes et les scènes de mai­son… Tout semble venir de très loin.

Pink Boudoire montre une femme, avec un collier de perles, les yeux fermés. Son portrait est accroché sur le dossier d’une chaise rose. A côté de celle-ci figure une série de por­traits représentant toutes des femmes aux yeux fermés. Elles sont tristes, silencieuses et confuses. Regrettent-elles un dis­paru ?

Ne tenir qu’à un fil

Dans la salle avoisinante, il y a d’autres femmes enroulées de tis­sus beiges, avec des visages en carton, noir et blanc. Ces femmes sont suspendues et semblent appartenir à une autre époque, d’où le titre de l’oeuvre Floating.

Dans l’installation audio Pouring Emptiness Into The Body (verser le vide dans le corps), l’ar­tiste adapte à sa façon le discours spirituel du coach anglais, Rupert Spira. Dans un espace noir, la tête d’une personne est mise en lumière, pendant cinq minutes, on entend sur un ton posé les réflexions de Spira, sur les senti­ments refoulés et la manière de retrouver son « moi ».

La musique de Vivaldi Filiae Maestae Jerusalem nous accom­pagne tout au long de l’exposition. Elle évoque les femmes pleu­reuses pendant les jours de la passion du Christ. Une bande sonore de deux minutes accompagne l’animation numérique When Dreams Call for Silence, associée à l’installation Back to Black et Back que l’artiste traduit en arabe Zéhab wa Iyab (aller-retour).

Dans cette installation, il s’agit de jambes de femmes qui avancent à droite puis à gauche. La marche est répétitive, rappelant les scènes que l’on voit sur les anciens temples pharaoniques. Les pieds sont enve­loppés de tissus en face-à-face. Dans la vie, on ne cesse de faire des allers-retours, c’est la routine de tous les jours. Ces femmes, malgré leur affliction, maintiennent leur rythme et poursuivent leurs rêves, même si de manière silencieuse.

When Dreams Call for Silence de Huda Lotfi à la galerie Margo Veillon et Bent Al-Nil de Chérine Guirguis aux galeries Futur & legacy. Jusqu’au 28 février, de 13h à 20h (sauf le vendredi) au TCC, ancien campus de l’AUC, Rue Al-Cheikh Rihane, centre-ville.

La féministe de l’AUC

Les femmes ouvrent le bal des expos
Affiche représentant Dorria Chafiq.

Dans son exposition Bent Al-Nil (la fille du Nil), Chérine Guirguis rend hommage à la féministe et activiste égyptienne Dorria Chafiq (1908-1975). Cette dernière avait autrefois prononcé un dis­cours provoquant, dans le Ewart Hall, à l’Université américaine du Caire (AUC), place Tahrir. Elle a ensuite mené une marche jusqu’au parlement, pour protester contre la suprématie masculine dans le domaine poli­tique et réclamer le droit de vote pour les femmes.

Dans la salle Legacy, nous retrouvons des photos, des livres et des revues faisant revivre la mémoire de Dorria Chafiq. Ceux-ci proviennent de la collection privée de l’AUC et sont exposés en même temps que des panneaux, comportant des citations prononcées par la féministe à de diverses occasions. Au milieu de la salle est placée une affiche représentant le portrait de Chafiq et de ses paroles : The Way is Made of Sweat and Blood of The Battles and Tears... The Way of Thorns and Love (le chemin est fait de sueur et de sang, de batailles et de larmes… le chemin d’épines et d’amour).

L’artiste-peintre, Chérine Guirguis, originaire de Haute-Egypte, puise cer­tains motifs dans l’architecture de l’Egypte ancienne et en fait des tableaux, travaillés à l’encre et à l’acrylique, évo­quant de manière symbolique le passé de Chafiq.

Cette dernière a lancé de son vivant l’Union Bent Al-Nil (devenu par la suite un parti politique), lequel soutenait la femme égyptienne et défendait ses droits. Chérine Guirguis, qui vit aux Etats-Unis, s’est passionné pour le parcours singulier de la féministe égyptienne. Elle a étudié son histoire pendant deux ans, afin de préparer cette exposition.

Dans la salle Le Futur, Guirguis expose d’autres oeuvres plus abstraites, inspirées des multiples facettes de Chafiq. Elle use de papiers coupés à la main, de l’encre et des couleurs acryliques, pour mettre en relief une citation de Chafiq: « Ezbékieh vas-tu m’accueillir cette fois-ci ? (ndlr: Ezbékieh était la circonscription de Chafiq, lorsqu’elle s’est présentée aux législatives) ». Par-dessus ces mots se détache un panneau bleu foncé, symbolisant le Nil et la saison des crues. Une allusion à la naissance d’un mouvement féministe égyptien et du parti politique de Chafiq.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique