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Deux univers artistiques à découvrir

May Sélim , Lundi, 11 février 2019

La galerie Khan Maghrabi expose en parallèle les oeuvres de deux artistes très différents, aujourd’hui disparus : le graveur et peintre Abdallah Gohar (1916-2006) et le sculpteur surréaliste Abdel-Fattah Al-Azazi (1934-1994).

Deux univers artistiques à découvrir

A peine on franchit la porte de la galerie Khan Maghrabi à Zamalek, que l’on se sent pris entre deux mondes contradictoires. Et c’est le but de l’exposition en cours, intitu­lée Débat artistique. Les peintures, gravures et esquisses de Abdallah Gohar (1916-2006) racontent des his­toires d’autrefois et les atrocités de la guerre.

Alors que les patines dorées des sculptures en bronze de Abdel-Fattah Al-Azazi (1934-1994) nous attirent vers un monde plus fantaisiste. « A Khan Maghrabi, on essaie de faire redécouvrir les oeuvres des artistes qui sont tombés dans l’oubli. Ils font partie de notre histoire et du mouve­ment artistique égyptien », souligne Youmna Chérif, faisant partie de l’équipe de travail de la galerie Khan Maghrabi.

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Des peintures à l’huile de Rome.

Les oeuvres exposées proviennent des collections privées des familles des deux artistes. « On expose en parallèle les mondes de ces deux artistes, révélant les phases parfois contradictoires et parfois complé­mentaires de leurs expériences artistiques. Donc, on crée une sorte de débat entre eux, on fait dialoguer leurs oeuvres », explique Chérif, d’où le titre de l’exposition.

Attiré par les deux mondes oppo­sés, et après une certaine contem­plation, le public parvient à déduire le rapport entre les oeuvres de ces deux hommes. Dans ses gravures, par exemple, Gohar condamne les atrocités de la guerre et ses séquelles. Azazi propose de vivre la fantaisie et de voyager parmi des créatures fantasmagoriques, inspi­rées du monde de la faune et de la flore. Ce dernier nous permet de retrouver le calme et la sérénité, après le choc engendré par les images atroces de la guerre.

Le spectre de la mort

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Al-Tarde (l’expulsion).

Les 27 tableaux de Abdallah Gohar résument la vie et le parcours de ce pionnier égyptien de la gra­vure. Durant un séjour en Italie, grâce à une bourse d’étude, vers la fin des années 1930, il a été très impres­sionné par la peinture à l’huile de cette époque. Il a ainsi peint Rome avec ses rues, ses banlieues, ses arches, ses fontaines, ses bâtiments, ses arbres et ses piliers. Ensuite, il a été fasciné par Venise, ses gondoles, etc. Ainsi, la peinture fut son moyen d’expression favori à ses débuts.

On peut observer les différentes étapes de sa vie artistique, jusqu’à parvenir à ses gravures, évoquant de manière intense de multiples causes politiques. Il y condamne la guerre, la torture ; déplore le sort des réfu­giés, aborde le conflit arabo-israé­lien, etc. C’est un artiste engagé, même si les thèmes traités sont par­fois très sombres.

Dans l’une des oeuvres exposées, une femme portant un voile rappelle les tenues vestimentaires à l’an­cienne. Son enfant dans les bras, elle avance vers l’inconnu. L’artiste fait allusion au sort des réfugiés ou plutôt aux gens qui furent déplacés par l’agression tripartite ou autres, qui ont dû quitter leurs maisons, dans les villes du Canal de Suez.

Les scènes de maternité abondent d’affection et d’émotion. Gohar s’inspire souvent de la femme égyp­tienne.

Dans deux autres tableaux, il évoque les bombardements de Hiroshima. Parmi les blessés et les morts ressurgit un fantôme tout en noir. Dans C’étaient des humains, il explique que les hommes pendant les guerres se transforment en monstres. Dans autre, un tableau intitulé Al-Tarde (l’expulsion), la tête d’un soldat israélien est réduite à un crâne abominable. « C’est un croquis original effectué pour une gravure importante », lance Chérif. Un autre croquis montre les effets de la torture sur les prisonniers de guerre. La gravure originale fait partie de la collection du Congrès Américain.

Gohar exprime, par ses oeuvres, les problématiques de son époque : liberté, guerre et paix. Ses gravures sont d’une noirceur dramatique, suggérant les conflits dans un monde assez équivoque. Ses motifs vont progressivement du noir vers des zones plus lumineuses et rayon­nantes. Y a-t-il un espoir ? Il semble que malgré l’obscurité qui domine, l’artiste n’a jamais perdu espoir.

Plus de surréalisme

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Al-Azazi s’inspire du monde floral.

On trouve alors refuge dans la nature, avec la faune et la flore d’Abdel-Fattah Al-Azazi. Ce sculp­teur laisse libre cours à l’imagina­tion, réalisant 19 sculptures, repré­sentant toutes des créatures fantas­magoriques. Il voltige, s’éloignant du vécu, vers un monde plus serein, plus tranquille. Les patines avec leurs nuances dorées dégagent un air de gaieté, un air plus enfantin et séduisant.

Les sculptures surréalistes de Azazi sont en mouvement. A l’aide d’une technique sophistiquée, le sculpteur cherche à équilibrer son oeuvre. Les plantes qu’il sculpte ont l’air de bouger. Certaines ont la surface plus rugueuse et d’autres sont plus polies. Ses sculptures abondent de vie. Les ailes d’oiseaux sont associées à des formes fines ou rondes. Ils s’envolent vers un au-delà très lointain. Al-Azazi se plaît à jouer avec les surfaces et les formes, en opposition.

L’une de ses sculptures en fer est une représentation abstraite d’une tortue. L’artiste simplifie la forme et les détails. Ainsi, sa sculpture est composée de deux volumes ronds, en perpendiculaire, avec deux petits yeux en bronze. Entre ses mains, le fer s’avère assez maniable.

Une autre sculpture en marbre est inspirée du monde maritime, super­posant trois poissons, l’un sur l’autre. « Azazi avait le souci des matériaux ; il y accordait une grande importance. Il n’a jamais cessé de découvrir et d’expérimen­ter différents matériaux comme le plastique et les fibres de glace », fait remarquer Youmna Chérif.

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Forme et mouvement assez souples.

Le monde maritime avec ses coraux et ses algues a donné l’idée à Azazi de sculpter des plantes imagi­naires, souples et fragiles. Les feuilles sculptées s’inclinent à gauche ou à droite ; elles semblent bouger sous l’effet des vagues.

Ainsi, on passe tout au long de l’exposition du surréel de Azzazi au trop réel de Gohar, de la fantaisie à l’atrocité de l’histoire, et vice-ver­sa.

Jusqu’au 14 février, tous les jours, de 10h30 à 21h, sauf le vendredi, à la galerie Khan Maghrabi, 18, rue Al-Mansour Mohamad, Zamalek.

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