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Les graffeurs des murs du Caire

Ramla Ayari, Lundi, 14 mai 2018

Une rencontre a eu lieu au centre Georges Pompidou à Paris, autour de l’écriture urbaine dans la géographie cairote de 2011. Plusieurs spécialistes ont disséqué les graffitis de l’Egypte révolutionnaire et leur contexte.

C’est au coeur de la capitale française, au centre Georges Pompidou, qu’a eu lieu, le 4 mai dernier, un événement-rencontre intitulé « Le graffiti dans l’Egypte révolutionnaire ». La première partie de la manifestation s’articulait autour du travail de Bassem Yousri. L’artiste égyptien y a présenté une partie de ses réalisations, qui se proposent comme une réflexion sur ce qu’il appelle « l’esthétique gouvernementale ou institutionnelle ». Il s’interroge en effet sur l’appropriation esthétique des institutions gouvernementales à travers différents supports. L’architecture des établissements étatiques, les pancartes, les panneaux de signalisation ou encore les inscriptions officielles sont autant d’éléments qui ont retenu l’attention de Bassem Yousri dans sa démarche artistique.

L’artiste souligne, non sans humour, le décalage entre ce que représentent ces divers supports et les messages qu’ils portent. Il établit par ailleurs un lien étroit entre cette « inesthétique esthétique institutionnelle » et la situation sociopolitique en Egypte.

La deuxième partie de l’événement avait réuni les chercheurs Safaa Fathi, Zoé Carle et Youssef Al-Chazli. Les trois intervenants ont proposé chacun une lecture originale de la présence et de la symbolique du graffiti dans l’espace urbain égyptien.

Youssef Al-Chazli, sociologue, doctorat en sciences politiques, a expliqué que comme pour Mai 68 en France, les événements de 2011 en Egypte ont constitué un apogée, mais beaucoup de mouvements et de dynamiques existaient déjà bien avant. A partir de l’an 2000 en Egypte s’opère un changement qualitatif à la fois politique et culturel : un retour des protestations de rue, notamment avec des manifestations pro-palestiniennes et une éclosion culturelle avec entre autres l’ouverture de la Bibliothèque d’Alexandrie et celle du centre culturel Al-Sawy. De plus en plus de transformations s’opèrent dans le milieu de la culture et de la politique, sans que le pouvoir soit particulièrement méfiant jusqu’à la fin des années 2000 avec le retour d’une répression très forte.

Safaa Fathy souligne la multiplication d’événements tragiques avant 2011. Elle cite l’exemple du naufrage du ferry Al-Salam en 2006, faisant plus d’un millier de morts ou encore celui du tragique incendie du théâtre de Béni-Soueif dans lequel périrent 44 artistes égyptiens en 2005. L’intellectuelle franco-égyptienne assimile tous ces faits à des sortes de « massacres faits de façon douce » par le régime Moubarak. Son discours se développe ensuite sur l’importance de la rue Mohamad Mahmoud, sur les murs de laquelle s’expriment la colère et la protestation égyptiennes en 2011.

Projetant des photographies qu’elle avait prises durant son séjour égyptien, Safaa Fathy explique que c’est dans cette rue cairote que des affrontements ont éclaté en février 2011 entre les révolutionnaires et les policiers, lesquels construisaient des murs dès que la tension commençait à monter.

En réponse à ces constructions qui venaient obstruer la circulation, les révolutionnaires les subvertissaient, en réalisant des graffitis suggérant le passage à travers ces murs en question ou en dessinant des images d’oeil en référence à tous ceux qui ont perdu la vue durant les manifestations.

Les dessins pharaoniques étaient également très présents sur les murs de Mohamad Mahmoud, point de fixation extrêmement fort des graffitis dans la ville du Caire, à cette période-là, comme pour marquer une identité iconique, à la fois corps historique et symbolique.

Ils viennent s’ajouter aux représentations de femmes militantes égyptiennes et à celles des martyrs, coptes et musulmans, tombés lors des affrontements, ces images étant tantôt anonymes, tantôt signées. Zoé Carle, enseignante et auteure d’une thèse de doctorat sur la « Poétique du slogan révolutionnaire », développe d’ailleurs cette idée en soulignant qu’il y avait tout un ensemble de scripteurs différents, anonymes ou non, qui graffaient les murs du Caire.

Elle a élargi son propos en donnant une vue d’ensemble sur la manière dont les graffitis s’inséraient dans la géographie cairote et sur le flux d’écritures urbaines, en lien avec l’ordre graphique de la ville du Caire, où gouvernement et institutions sont maîtres et signifient eux aussi leur autorité par l’écriture. Elle a mis en avant le fait que les murs du Caire avaient été investis par tout un ensemble de stratégies d’écriture qui étaient tout à fait différentes.

La rencontre au Centre national d’art et de culture, Georges Pompidou, autour du graffiti dans l’Egypte révolutionnaire a été l’occasion de discuter du statut et des enjeux des inscriptions graphiques. Les intervenants ont apporté un autre éclairage sur cette problématique qu’une large littérature a largement abordée depuis 2011 .

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