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Chez Antoine et Joséphine

Mohamed Atef, Mardi, 30 janvier 2018

Dans son film Ghadä Al-Aïd (Heaven Without People), prix spécial du jury au dernier Festival international de Dubaï, le réalisateur Lucien Bourjeily traite plusieurs problèmes inhérents au monde arabe.

Chez Antoine et Joséphine
Les discussions vont bon train autour d'un verre.

Le film du Libanais Lucien Bourjeily Ghadä Al-Aïd (Heaven Without People) a décroché le prix spécial du jury au dernier Festival international de Dubaï. Un choix sans surprise, vu la qualité du film, étant l’un des joyaux de ce festival qui s’est déroulé au mois de décembre dernier. A tra­vers les conversations partagées entre les membres d’une famille chrétienne libanaise, les problèmes de société surgissent. La mère, Joséphine (cam­pée par Samira Sarkis), a réussi, au bout de deux ans, à réunir sa grande famille autour de la table à l’occasion du Dimanche des rameaux. Le repas convivial répercute les différences et les désaccords autour de plusieurs sujets.

Les points de vue des deux soeurs, Rita (interprétée par Farah Chaër) et Christine (Nancy Karam) ont été façonnés par leur mariage. On mange, on boit, mais surtout on parle. Car progressivement, ce sont les discussions qui prennent le des­sus, et le repas servira à faire taire les tensions de temps en temps. A chaque fois qu’on aborde un nou­veau sujet, on a l’impression que ce sera « le sujet » principal de la conversation, mais au fur et à mesure en avançant dans le film, on découvre que tous les sujets évoqués ont la même importance, vu la divergence des intérêts des protagonistes.

Le père, Antoine (incarné par Wissam Boutros), critique le niveau des services publics, le désengage­ment de l’Etat et la corruption des politiciens. Il a des intérêts directs avec les municipalités, de quoi influencer son jugement, et la mère soutient son point de vue assez conservateur. Ensuite, on passe au fanatisme qui marque les esprits, les politiques et les désirs de change­ment. Les sujets se poursuivent, faisant place à des visions non par­tagées, et ceci continue tout au long du film.

Les comédiens jouent tous avec brio, même si pour les uns, il s’agit de leur première expérience devant les caméras. Dès les premières minutes, ils parviennent à convaincre les spectateurs qu’ils appartiennent vraiment à la même famille, laquelle se réunit après des années d’absence. Mais Jean-Paul Haj et Farah Chaër méritent une mention spéciale, pour la scène où ils se lancent les accusations autour d’un vol présumé. Leur spontanéité et leur énergie débordent à ce point culminant. Le réalisateur fait preuve d’une grande capacité à gérer les acteurs ; cependant, les dialogues doivent être très durs à mémoriser et à interpréter.

Le naturel bien étudié

On se coupe la parole de manière bien étudiée, on se montre flexible dans son jeu, preuve d’une véritable maîtrise du texte. On improvise aussi, sans trahir les idées de cinéaste-auteur. Le directeur de la photographie, Ahmad Al-Tarabolsi, excelle à son tour pour nous faire croire que l’on assiste vraiment à un repas en famille. On reste dans des plans serrés, focalisés sur les comé­diens bien concentrés autour du sujet. On est bien chez Antoine et Joséphine, et on ne quitte presque pas la salle à manger. Cependant, on n’est guère attrapé par la monotonie ou l’ennui ; bien au contraire, le mouvement de la caméra et la dyna­mique des débats nous font oublier le temps. La construction drama­tique intelligente est à couper le souffle pendant environ 90 minutes, la durée du film. Apparemment, l’expérience antérieure de Bourjeily dans le champ théâtral lui a beau­coup servi dans la mise en scène. On passe d’un acte à l’autre, d’un chapitre à l’autre, d’un thème à l’autre, et ainsi de suite, avec la plus grande dextérité. Et vers la fin, on atteint le sujet du vol présumé, lorsque la mère évoque la dispari­tion d’une somme d’argent. Les accusations et les invectives fusent de partout, à un point scandaleux. La mère avait bel et bien essayé d’éviter ce genre de situation, mais l’explosion fut inéluctable. Les plus jeunes surtout refusent d’adopter la politique de l’autruche, plus longue­ment, et préfèrent tout dire d’em­blée. Et en cherchant à identifier le voleur, on arrête de parler du vol en lui-même. Car celui-ci n’était que la goutte qui a fait déborder le vase, pour nous livrer ce microcosme de la société libanaise, mais aussi d’une belle partie du monde arabe.

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