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Elles parlent à haute voix

May Sélim, Lundi, 15 janvier 2018

La metteuse en scène Nada Sabet, dans sa récente pièce de théâtre Taa Sakena (T muet), résume le quotidien des mères ayant des enfants atteints de problèmes mentaux. Sur les planches, tout un monde féminin plein de sarcasme et de peines se dévoile.

Elles parlent à haute voix
Les trois comédiennes changent de peau. (Photo:Bassam Al-Zoghby)

Un sifflement fort alar­mant perturbe le silence dans la salle du Conseil britannique à Agouza. Trois femmes avec des sifflets d’ar­bitre avancent lentement aux rythmes des dafs (tambourins). Avec une voix mélodieuse, une d’entre elles crie comme si elle se lamentait. C’est ainsi que débute la pièce de théâtre Taa Sakena (un T muet), montée par Nada Sabet. D’après les histoires réelles de 8 mères d’enfants souffrant de maladies psychiques et mentales, la metteuse en scène met en relief un aspect différent du quotidien de la femme en Egypte. « J’ai fait des études de psychodrame. Et toujours mon travail consiste à offrir de l’aide aux gens et aux malades avec le théâtre. Des amis psychiatres m’ont demandé de faire un atelier de jeux pour les enfants atteints de maladies psychiques et qui prennent des séances de thérapie à l’hôpital d’Al-Abbassiya. Durant les séances, j’ai remarqué les mères et les femmes qui passent des heures en silence en attendant leurs enfants. Avec ces mères, j’ai choisi de tenir mon atelier de jeux », raconte la metteuse en scène.

Depuis février dernier, et pendant 9 mois consécutifs, Sabet a travaillé sur la narration, le jeu et l’écriture de son texte dramatique. « Au cours de l’ate­lier, les 8 femmes qui ne communi­quent pas ensemble ont découvert à quel point leurs problèmes se ressem­blent et se répètent. Elles ont pu par­tager leurs maux dans une société qui n’accepte jamais la différence et rejette toujours une femme seule qui lutte pour les droits de son enfant malade », souligne Sabet.

Une fois le texte préparé, les mères, alors qu’elles ont passé des semaines à faire des répétitions, refusent de jouer sur scène faute de temps et par peur de l’affrontement direct avec le public. Sabet a donc adapté les his­toires narrées pendant l’atelier et les a résumées en 3 discours de narration pour 3 comédiennes professionnelles.

T est une lettre qui désigne souvent tout mot féminin. En partant du titre (un t muet), Nada Sabet a voulu évo­quer dès le départ l’idée des contraintes imposées à la femme dans la société, et surtout une mère seule avec ses petits malades. Ces femmes souffrant d’une forte dépression agis­sent avec passivité et choisissent de se taire. La salle du Conseil britan­nique s’est transformée en cercle autour duquel les spectateurs se sont installés. Des relations intimes et directes se nouent entre les comé­diennes et le public. Les comédiennes s’adressent directement aux specta­teurs, les regardent dans les yeux et parfois même s’attendent à leurs commentaires et expressions.

Un espace sobre
Nada Sabet a choisi de garder un espace scénique sobre et d’avoir recours à quelques accessoires et élé­ments spécifiques et significatifs. Un coffre en bois, trois roues en caout­chouc et des morceaux de tissu en bleu et en gris dispersés ici et là. Le coffre en bois permet aux comé­diennes d’avoir accès à leurs acces­soires. Les roues en caoutchouc s’avèrent être un outil de jeu quand les comédiennes se mettent dans la peau des enfants malades et font rou­ler les roues. Dans une autre scène, elles sont utilisées comme des sièges ou des cadres dans lesquels s’enfer­ment les mères. Une connotation résumant l’espace limité de ces femmes qui souffrent toujours des préjugés de la société. Les morceaux de tissu sont parfois des voiles portés par ces femmes.

Dans d’autres scènes, ces tissus s’accumulent sur la femme pour l’en­chaîner. Malgré l’amertume ressentie, le fait de tout divulguer devant le public met en relief un sujet rarement évoqué. Mais quand même, l’image n’est pas si pessimiste. Sabet, après avoir choisi une fin circulaire où les comédiennes reprennent et répètent leurs discours de la première scène, sème un certain espoir. Avant l’as­sombrissement de la scène, les trois femmes chantent avec la voix de Yousra Al-Hawari la chanson pleine de gaieté Babtessem (je souris). L’espoir est né dans le coeur des femmes mères après avoir transmis leurs maux au public.

Taa Sakena sera repris dans les semaines prochaines.

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