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Férid Boughedir : Atteindre la renommée mondiale tout en demeurant local

Karem Yéhia, Lundi, 09 octobre 2017

Le Festival international du cinéma des pays méditerranéens d’Alexandrie a décidé de rendre hommage au cinéaste tunisien Férid Boughedir, 73 ans. Son long métrage Zitou avait été choisi meilleur film arabe au Festival du Caire en novembre dernier. Interview.

Férid Boughedir

Al-ahram hebdo : Vous avez commencé une carrière de journaliste à Jeune Afrique dans les années 1970. Comment ce métier a-t-il enrichi votre vision de cinéaste ?
Férid Boughedir : En fait, cela m’a permis de devenir critique de cinéma bien avant d’être réalisateur. Mon père était le doyen des journalistes tunisiens et écrivait des nouvelles, mon grand-père était libraire dans les souks de Zitouna. Durant mon ado­lescence, je fréquentais les clubs de cinéma en Tunisie dans les années 1960. Les débats sur les projections m’ont appris que les films ne sont pas un simple passe-temps. J’ai ensuite commencé à écrire des critiques et des analyses de films pour le maga­zine Jeune Afrique tout en découvrant les Journées cinématographiques de Carthage. J’ai vécu à Paris entre 1972 et 1976 pour préparer mon doctorat après avoir étudié l’histoire du ciné­ma et de la presse. De retour en Tunisie, j’ai enseigné à l’Institut des sciences de l’information et de la communication. En fait, je suis à la fois réalisateur et critique. Dans le cadre de mon travail à Jeune Afrique, je suivais et analysais les grands films internationaux, ce que je continue à faire d’ailleurs. Mais un cinéaste doit avoir un sens autre que celui du cri­tique et de l’analyste, c’est pourquoi quand je fais mon travail de réalisa­teur, j’essaye d’oublier le critique que je suis et de retrouver la fraîcheur de l’enfance et des premières impres­sions. Je me souviens qu'une fois, Moufida Tlatli, monteuse de Halfaouine, l’enfant des terrasses, m’a dit : « Vous êtes un des cinéastes les plus exigeants, lors du montage vous vous métamorphosez en cri­tique ».

— Vos longs métrages se sont tellement raréfiés après Un été à La Goulette que vous avez réalisé en 1996 …
— Oui, en effet, vingt ans séparent Un été à La Goulette et Zizou, primé au Festival du film du Caire en 2016. C’est peut-être parce que j’étais occu­pé par la construction d’une infras­tructure pour le cinéma tunisien et africain à travers le projet de « finan­cement du cinéma africain ». N’oublions pas que ma thèse de doc­torat portait sur les méthodes d’auto­financement du cinéma afri­cain … J’ai été également occupé par mes activités de critique et de profes­seur au sein de plusieurs associations de cinéma. J’ai aussi été directeur du Festival de Carthage à plusieurs reprises, et finalement, j’ai contribué à la création du Centre national du cinéma après la révolution.

— Comment expliquez-vous le boom de la production cinémato­graphique tunisienne après la révo­lution ?
— Les cinéastes de ma génération devaient partir étudier à l’étranger, alors qu’aujourd’hui, environ 300 professionnels du cinéma sont formés chaque année en Tunisie. Ajoutons à cela les caméras numériques qui ont beaucoup facilité les choses.

— La liberté retrouvée dans ce pays n’y est-elle pas pour quelque chose ?
— La liberté ne suffit pas à expli­quer le phénomène. Parce que contrairement à la télévision, le ciné­ma n’était pas sujet à une censure aussi stricte au temps du président Ben Ali. Comme nos films étaient surtout attaqués par les islamistes, celui-ci a adopté le principe selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Il se peut aussi que les nom­breux prix internationaux raflés par Halfaouine, l’enfant des terrasse ont en quelque sorte fourni une protection au cinéma tunisien face à la censure. De manière générale, ce qui distingue le cinéma tunisien c’est son traite­ment courageux et sa quête d’un lan­gage cinématographique moderne. Bien entendu, il y a des expérimenta­tions qui réussissent et d’autres pas. — Certains Tunisiens vous accu­sent de viser en premier lieu le public européen en mettant l’ac­cent sur l’insolite et le folklo­rique …

— Je ne le pense pas. J’essaye de faire en sorte que mes films soient accessibles au grand public, malgré une certaine profondeur psycholo­gique ou sociologique. Je pense même que mes films ont rencontré dix fois plus de succès en Tunisie qu’en Europe. Le cinéma a le pouvoir d’atteindre la renommée mondiale tout en demeurant local.

— Le Festival international du cinéma d’Alexandrie a décidé de vous rendre hommage. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
— C’est avec une grande joie que je le reçois. Cela signifie surtout la fin du malentendu qui a longtemps existé entre moi et le cinéma égyptien. Après la défaite de 1967 et tout au long des années 1970, le cinéma com­mercial égyptien était critiqué dans nos clubs de cinéma. Ce fut ma posi­tion durant toute ma jeunesse. Le malentendu était né du fait que cer­tains ont omis le qualificatif « com­mercial » et considéré que j’étais contre le cinéma égyptien tout court. On était allé jusqu’à me surnommer « l’ennemi du cinéma égyptien », alors que j’appréciais beaucoup de films égyptiens de l’époque comme Bab Al-Hadid, Al-Azima, entre autres. Cet hommage du Festival d’Alexan­drie consacre donc le « retour du fils prodigue » au bercail du premier cinéma arabe. Je dédie cet hommage à tous mes collègues tunisiens qui représentent chacun une école à part entière.

— Qui sont vos cinéastes et comédiens égyptiens préférés ?
— Parmi les réalisateurs, je cite Chadi Abdel-Salam, Youssef Chahine, Tewfiq Saleh, Magdi Mohamad Ali … Parmi les comé­diens, j’aime beaucoup Yousra et Hend Sabri, et j’avais beaucoup d’ad­miration pour Ahmad Zaki et Mahmoud Abdel-Aziz .

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