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Montrer le désordre pour mieux le transformer

Yasser Moheb, Lundi, 25 septembre 2017

Le Festival du film de Gouna vient de voir le jour sur une note de fraî­cheur. Sa première édition s’est distinguée par des découvertes venues du monde entier, placées sous le signe « Cinéma pour l’humanité ».

Montrer le désordre pour mieux le transformer

Le festival, dont la première édition se déroule du 22 au 29 septembre, est fidèle à son but essentiel : célébrer l’humain à travers des thèmes et des histoires de films appartenant à des écoles cinématographiques très diffé­rentes. The Other Side of Hope (l’autre côté de l’espoir), du réalisa­teur finlandais Aki Kaurismaki, est sans doute l’un des films illustrant le mieux cet objectif. Traitant de l’immi­gration, le film met en place un lan­gage cinématographique propre où le burlesque dialogue avec l’absurde.

Mêlant humour et romance, il pré­sente avec satire la réalité du monde, à travers l’histoire de la rencontre entre un Finlandais las de son quoti­dien monotone et un Syrien qui demande l’asile en Finlande. Le ton est burlesque. C’est ainsi que Khaled — interprété par Cherwan Haji— apparaît couvert de suie, émergeant de la réserve à charbon du cargo qui l’a conduit en Finlande, et que nous découvrons Wikström — Sakari Kuosmanen — lors d’une scène de rupture drôle, sa valise en main. L’un arrive dans un pays qu’il ne connaît pas, l’autre est usé par un espace qu’il connaît trop. Comme souvent chez Kaurismaki, ils se croisent avant de se rencontrer. Le scénario épouse leurs parcours respectifs, le premier décou­vrant les aléas du système administra­tif, tandis que le second décide de réaliser son rêve : gérer un restaurant. Poursuivis par leur passé, les person­nages vivent une expérience qui nous semble kafkaïenne et au fil de laquelle nous apercevons d’amusantes carica­tures, de figures de l’administration à de ridicules néo-nazis, en passant par un banquier corrompu et un gangster ! Peut-on rire de tout, même de l’épi­neuse question des migrants ? Oui, répond avec pertinence le cinéaste finlandais dans son nouveau film tant applaudi au dernier Festival de Berlin. « Demain, c’est peut-être vous qui serez un réfugié », tel est le message avancé par le cinéaste lui-même dans son film.

Les femmes victimes comme tout
Les femmes ont été très présentes dans cette première édition du festi­val. Menacées, attaquées ou même kidnappées, elles ont renforcé le côté humain dans de nombreux films, dont notamment le film français A Gentle Creature (une femme douce), réalisé par l’Ukrainien Sergei Loznitsa. Encensé par la critique et en lice pour la Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes, ce long métrage raconte l’odyssée désespérée d’une femme à travers la Russie. Inquiète de voir revenir un colis qu’elle a envoyé à son mari emprisonné, cette épouse — campée parfaitement par Vasilina Makovtseva — décide de se rendre à la prison, dans une région reculée de Russie, afin d’en connaître la raison. Ainsi commence l’histoire d’un voyage, d’une bataille absurde contre un abri impénétrable. Libre adapta­tion de la nouvelle La Douce de Dostoïevski, cette 3e fiction du réali­sateur est filmée d’une main de maître. Elle met en scène un peuple abandonné par les institutions et essayant de se rattacher à son folklore pour exister.

Toujours dans cet album d’images cinématographiques humaines, le fes­tival a projeté le film The Music of Silence (la musique du silence), de Michael Radford, d’après l’autobio­graphie d’Andrea Bocelli. Amos Bardi, alias Bocelli, est né avec une belle voix de ténor, mais aussi avec de graves problèmes de vue qui le ren­dent presque aveugle. Suite à plu­sieurs opérations non réussies, il est obligé de quitter très jeune sa famille pour un institut spécialisé, où il va apprendre le braille. Devenu jeune homme, il se met au piano et com­mence même à chanter jusqu’à deve­nir le grand chanteur d’opéra qu’il est. Sur le plan de la présentation stylis­tique, la musique, censée être au coeur de l’intrigue, vient délibérément avec assez de distance, afin de souligner le drame et les côtés humains de la bio­graphie du personnage plus que de sa discographie.

C’est avec une histoire d’amour sur fond de critique d’un libéralisme sau­vage que le cinéma marocain pré­sente, à la compétition officielle du Festival de Gouna, le long métrage Wa Laila (volubilis) de Faouzi Bensaidi. Six ans après Mort à vendre, le réalisateur, scénariste et comédien a choisi, pour son come-back, de relater l’histoire d’un couple amoureux, Abdel-Qader — Mohsen Malzi —, garde, et sa femme Malika — Nadia Kounda —, employée de maison. Malgré leurs graves problèmes finan­ciers, ils rêvent d’emménager ensemble et de pouvoir vivre leur amour. Un jour, ce héros modeste va vivre un acte d’une grande violence et d’une humiliation criarde, ce qui le rendra avide de vengeance. Si le réa­lisateur souligne que le monde souffre d’une certaine mondialisation qui a pris nos vies en otage, il veut aussi montrer que beaucoup de gens ont certes un travail, mais pas de dignité.

Le coup de coeur : L’Insulte
Le film coup de coeur revient au Liban. Le cinéaste libanais Ziad Doueiri vient en effet de présenter son nouveau film L’Insulte, dont il a écrit le scénario avec Joëlle Touma. Une première arabe pour ce film, lauréat du prix Variety pour le meilleur film de l’année et du prix de la meilleure interprétation masculine au dernier Festival de Venise pour le Palestinien Kamel Al-Bacha. Quatrième long métrage de Doueiri, le film présente une histoire qui se passe à Beyrouth, de nos jours, où une insulte qui dégé­nère conduit Tony, chrétien libanais, et Yasser, réfugié palestinien, devant les tribunaux. De blessures secrètes en divulgations, l’affrontement de leurs avocats porte le Liban au bord de l’explosion sociale et oblige ces deux hommes à se regarder en face. Pour écrire le film, le réalisateur Ziad Doueiri s’est inspiré d’un petit inci­dent qu’il a vécu lui-même il y a quelques années.

En bref, le Festival de Gouna tient bien ses promesses de présenter un cinéma pour l’humanité. La sélection non seulement réunit une dizaine de longs métrages de qualité diverse, mais a aussi le mérite de représenter de nombreuses facettes du cinéma.

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