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Musique: 14 ans de révolution … en herbe !

Houda Belabd, Mardi, 12 mars 2013

Il fut un temps où la scène musicale fut souterraine ou « underground » comme on s’accorde à dire. Aujourd’hui, de nouvelles manifestations culturelles ont permis aux musiciens marocains de chanter les revendications du peuple. Zoom sur une cible loin d’être insensible à la scène politique de son pays.

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Mohamed Merhari.

ILS sont enragés, mais ils savent transmettre la joie de vivre. Eux, ce sont Don Bigg, Les Fnaïres, H-Kayne, Hoba Hoba Spirit et tant d’autres musiciens marocains qui ont fait de la liberté d’expression leur cheval de bataille. Cela fait seulement 14 ans que ces révolutionnaires en herbe chantent tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et aujourd’hui, les sponsors commerciaux les arrachent, partant du principe qu’ils sont devenus de véritables coqueluches pour les jeunes et les moins jeunes.

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Younès Boumehdi.
De même, touchés par leur militantisme, des festivals européens les honorent, bon an, mal an. Mais ce n’est qu’au lendemain de la naissance,
en 2011, du mouvement révolutionnaire du 20 février que les institutions étatiques du Maroc ont compris que la nouvelle génération n’est pas uniquement composée de « béni-oui-oui », mais également d’un grand nombre de citoyens assoiffés de droit à la parole.

Entre amour de la patrie, activisme culturel et addiction à la musique, les coeurs des chanteurs de la nouvelle scène alternative balancent. Grâce
à l’appui de Momo (Mohamed Merhari), une manifestation culturelle dite « Le Festival du Boulevard » a vu le jour à Casablanca en 1999.
Celle-ci, née de prime abord « pour le fun », s’est vite transformée en un événement phare qui a fait du patron de l’association du Boulevard et de sa petite équipe, essentiellement composée de journalistes francophones, de véritables porteparoles de la nouvelle génération marocaine qui manquait, jusqu’alors, du droit à la critique, voire à l’agitation. Faisant partie de l’équipe, Layal Rhanem, journaliste et activiste culturelle, prévoit un horizon meilleur à ladite scène alternative.
Selon elle, « la nouvelle génération a créé une scène musicienne marocaine qui n’a jamais été aussi téméraire ». Et d’ajouter : « Les chansons
de Bigg, de H-Kayne entre autres militent pour un Maroc sans torture policière, sans peur et sans non-dits politiques. Rien n’est plus direct que l’arabe marocain — compris par tous les citoyens — pour faire le tour de nos problèmes sociaux. Il s’agit même d’un principe chez l’équipe du Boulevard ».
Au gré du temps, cette manifestation culturelle n’y est pas allée par quatre chemins pour conquérir des millions de coeurs. Le succès du Boulevard des jeunes musiciens est tel que la scène, jadis underground, s’est transformée, en un laps de temps, en une nouvelle scène musicale digne de ce nom. Et ce, lorsque ces chanteurs pleins de volonté ont commencé à briller dans des festivals étatiques, à l’instar de Mawazine.

Loin d’être candides, Don Bigg, Les Fnaïres et les autres, ne se sont pas, pour autant, jetés dans les bras du gouvernement, mais ont continué à revendiquer — à travers leurs modestes répertoires, souvent autofinancés — la trinité sacrée de la nouvelle génération marocaine, à savoir le droit à la parole, à la critique et à l’insurrection. Des notions qui, bizarrement, existaient au Maroc dans les années 1970 et 1980, grâce à des groupes comme Nas Al-Ghiwane et Jil Jilala qui étaient si téméraires qu’ils s’adressaient dans leurs chansons à la personne du roi pour lui demander de ne jamais trahir la bayâa (l’allégeance, serment entre le palais et le peuple). Mais à cause des geôles de l’opinion qui poussaient comme des champignons à cette époque, cette chère liberté a disparu comme par enchantement, pendant deux longues et désastreuses décennies, jusqu’à ce que les nouveaux porte-paroles de la nouvelle scène alternative l’ont fait renaître de ses cendres.

Museler les enragés …

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Mouad Belghouate.
Mais étant donné que les imbroglios entre la justice et les chanteurs sont encore de mise au Maroc, le jeune rappeur Mouad Belghouate — alias Elhaqed — devient célèbre après son arrestation, survenue le 10 septembre 2011, quand la justice marocaine l’accuse suite à une altercation entre lui et une personne à tendance monarchiste. L’histoire à dormir debout a fini par recevoir l’appui de nombreux soutiens qui ont crié au scandale et au « procès politique ». En effet, quelques semaines plus tard, les internautes, les activistes et les militants du 20 février (mouvement pro-révolutionnaire né en 2011) ont compris que derrière l’incarcération du rappeur se cache une chanson que ce dernier était en train de « mijoter » et qui taxe toutes les entités étatiques marocaines de gabegie, de clientélisme et de détérioration.

Pour cette année et plus exactement pour son deuxième procès judiciaire, il a décroché haut la main le prix de l’intégrité de Transparency International au Maroc. Ce jeune homme de 24 ans purge, cette fois-ci, une peine d’emprisonnement ferme d’un an pour outrage à la police. Il a été primé par l’ONG, dont le secrétaire général au Maroc a déclaré lors d’un point de presse que « ce prix lui est décerné pour son honnêteté et la justesse de son combat pour une société intègre et transparente ». En effet, sa condamnation a suscité une vive polémique. La société civile s’est mobilisée pour exiger sa libération. De son côté, Human Rights Watch a réclamé aux autorités « d’annuler les accusations » contre ce chanteur et de le libérer.

Un rappeur plein de tact …

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Grafti de Bigg à Fès.
Contrairement à Belghouate, le rappeur Don Bigg a longuement su garder son discernement malgré sa réputation de fervent contestataire « qui critique tout ce qui bouge ». Considéré comme l’un des pionniers du rap marocain, il doit sa célébrité à son franc-parler et à ses revendications exprimées de la manière la plus crue. Son dernier album « Byed we Khal », (blanc ou noir en arabe marocain) passe en boucle sur les radios locales et cartonne grâce à l’un de ses singles intitulés « Fhemneti wella la » (m’as-tu compris ?), faisant allusion au fameux tic linguistique du premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane.

Incontestablement, certains centres culturels casablancais comme le Complexe Zefzaf, Les Abattoirs de Casablanca ou Casa Del Arte ont permis aux musiciens de la nouvelle scène de tisser des liens plus étroits avec leur public.
Toutefois, ces chanteurs hors du commun ont leur propre chaîne radiophonique !
Agé de 43 ans, Younès Boumehdi est le président fondateur de Hit Radio, la radio de la nouvelle génération, mais aussi et surtout la première radio libre et privée du Maroc. La chaîne qui dispose aujourd’hui d’une quarantaine de fréquences sur tout le territoire marocain possède une audience de 26 millions d’auditeurs (sur quelque 35 millions d’habitants). « Dès sa création, Hit Radio s’est juré fidèle aux actions et aux manifestations qui visent à impliquer les jeunes citoyens dans les débats politiques et culturels au Maroc et plus largement en Afrique.

La radio est également accessible depuis la toile, ce qui permettra à cette même jeunesse de clamer son existence à ses semblables au-delà des frontières marocaines », témoigne le patron de la radio.

Il y a une année de cela, la chaîne lançait sur ses ondes la chanson « Tous Marocains, tous différents ». Des artistes faisant partie de la nouvelle scène se sont réunis le temps d’une chanson pour clamer leurs différences, faire valoir leurs droits, mais aussi et surtout pour chanter leur amour pour le pays. Selon Younès Boumehdi : « Au sein de la nouvelle scène musicale, il existe des chanteurs qui sont contre les manifestations du 20 février, mais pas contre le changement sociopolitique lui-même. Mais il y en a qui sont pour les deux ! Par conséquent, l’équipe de notre radio a opté pour un choix transversal, à savoir celui de donner la parole aux uns et aux autres. Notre slogan est, depuis les débuts de ce que certains appellent le Printemps arabe, d’encourager le changement, mais dans le respect de l’opinion de l’autre ».

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