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Des peintures anti-répression

Soheir Fahmi, Lundi, 24 octobre 2016

Une première grande exposition rassemble, au Palais des arts, les oeuvres des surréalistes égyptiens, de diverses générations. Révélant les facettes d’un monde extrêmement riche, elle sera ensuite en tournée dans plusieurs pays du monde.

Des peintures anti-répression

Le 22 décembre 1938 au Caire, un groupe d’artistes et d’écrivains lance un manifeste contre « l’art dégénéré ». Ce mouvement dont l’initiateur est le poète et écrivain francophone, Georges Hénein, s’apparente au surréalisme en France, mais va surtout avoir un impact important qui va durer dans la culture artistique jusqu’à aujourd’hui. Enfantant plus tard d’autres mouvements artistiques comme « l’art contemporain », et « l’art moderne », ce courant est un cri d’alarme pour une revalorisation de l’art et de son rôle social. Ce groupe, qui va rassembler de nombreux artistes comme Ramsis Younane, Fouad Kamel, Anouar Kamel, Kamel Al-Telmessani et d’autres, s’insurge contre les idées reçues et son influence va durer au-delà de 1945.

Contre tout genre de répression, de limite à la liberté d’imagination, le surréalisme, qui a pris de l’ampleur avec Breton en France dans les années 1920, se veut un appel à un art nouveau qui sait dire Non à toutes formes de colonialisme, de nazisme et d’oppression.

Des peintures anti-répression
La Faim, de Abdel-Hadi Al-Gazzar.

L’exposition, qui se tient au Palais des arts à l’Opéra du Caire, constitue une belle opportunité de visionner des peintures qui remontent aux années 1930 et 1940 jusqu’aux années 1980. Celles-ci se veulent un prolongement d’un appel à la liberté et à la dignité. Enrichie de collections privées, cette exposition nous fait redécouvrir des peintures qui avaient disparu de la mémoire depuis longtemps. Ainsi de nombreuses oeuvres de Samir Rafea et de Abdel-Hadi Al-Gazzar, entre autres, nous permettent d’arpenter les étages de ce bâtiment avec bonheur.

« Comment se soulever contre la régression et le manque d’imagination ? », s’est interrogé Ramsis Younan dans un manifeste contre le poète et écrivain, Abbas Al-Aqqad, qui avait attaqué fortement ce mouvement dans un éditorial publié autrefois dans la revue Al-Ressala.

Des peintures anti-répression
Deux oeuvres de Ramsis Younan.

Younan y affirmait que les désirs, les rêves humains cachés et le monde extérieur sont constamment en conflit et que l’homme n’a pas encore eu la mainmise sur ce monde. L’enjeu est donc d’utiliser toutes les armes possibles pour détruire ce monde extérieur inerte, de l’étudier de près, pour mieux cerner ses zones cachées et y puiser tout ce qui peut assouvir les rêves réprimés. D’ailleurs, sur l’une des peintures exposées de Ramsis Younan « Famille », datée de 1937, nous voyons un père avec bâton dans la main, au côté d’une femme, cachée derrière son voile. Les couleurs sont sombres et l’air de l’homme est répressif tandis que la femme est sans regard. Le message est clair et la composition fortement répressive.

Sur une autre planche du même peintre, qui remonte à 1959, un acrobate ludique se joue du monde. Liberté et expansion vont de pair contre la répression du monde. Les exemples sont nombreux et les peintures sont diverses et riches.

Retour aux sources
Plus tard, dans un autre mouvement des années 1940, « L’Art contemporain », un groupement d’artistes dans la même lignée de rénovation et de liberté de création, est créé. On peut compter parmi ses membres Samir Rafea, Abdel-Hadi Al-Gazzar et Hamed Nada. Pour eux, l’artiste doit puiser dans les ressources de son imagination, afin d’arriver à la créativité en pleine liberté. Il faut trouver un moyen symbolique pour décrire la conscience. En 1949, Al-Gazzar expose ses peintures Le Choeur populaire et La Faim, en écrivant en dessous « Tes gens, roi ». Il est incarcéré. Il ne fut libéré que grâce à l’intervention de Mahmoud saïd et Mohamad Nagui. Al-Gazzar, comme les autres, voulait la liberté et la vie avec dignité. Dans cette planche qui garnit les murs du Palais des arts, des personnes marginales sont debout, alignées les uns à côté des autres devant des assiettes vides. Elles représentent des genres différents de souffrance : la pauvreté, la faim, la faiblesse. Le réalisme se confond avec le symbolisme. Une femme nue se tient parmi ces pauvres comme une tâche qui implore le secours. Une composition hardie et un message sans équivoque.

Plus tard, les artistes égyptiens ont suivi un parcours similaire. Les salles regorgent d’oeuvres qui, d’une manière ou d’une autre, s’insurgent contre les injustices de la réalité pour simuler un rêve capable de changer le monde. L’art est toujours et il restera quels que soient les courants un rêve de changement et d’un monde meilleur .

Les Surréalistes égyptiens, au Palais des arts, jusqu'au 29 octobre, de 10h à 14h et de 18h à 21h (sauf le vendredi).

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