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Sama Waham : J’ai recréé mon propre Iraq en chantant avec mon grand-père

Mohamed Atef, Mardi, 04 octobre 2016

Sama Waham

Al-ahram hebdo : Quand avez-vous commencé votre histoire avec le cinéma ?

Sama Waham : L’histoire a débuté dès mon enfance. Je faisais mes premiers pas dans l’apprentissage du dessin et l’écriture d’histoires. Quand j’ai rejoint les bancs de l’université, j’ai étudié l’architecture et j’étais éprise de son aspect artistique et philosophique. Puis, j’ai suivi une session de photographie ancienne comprenant les techniques de développement au sein de la chambre noire. C’était une expérience singulière qui a formé une partie de mon raisonnement. En dernière année d’études, je devais présenter un projet de film sur la région de Mono à Beyrouth, séparant Beyrouth de l’est de Beyrouth de l’ouest. En filmant la région en vidéo, j’ai ressenti que la cinématographie était ma vocation. J’ai alors rejoint le département du design intérieur pour terminer rapidement mes études. Diplôme en main, j’ai rejoint l’Université de Georges Brown pour étudier le cinéma. Puis j’ai préparé des études supérieures en cinématographie et en documentaire au Sheridan College et à l’Université de York. Durant ces années d’études, j’ai travaillé sur plusieurs projets cinématographiques, puis j’ai présenté trois documentaires avant Ghannili (chante-moi) qui ont pris part à de nombreux festivals internationaux et qui ont remporté de nombreux prix.

— D’habitude, les réalisateurs de documentaires présentent leurs autobiographies au début de leurs carrières, mais ce n’est pas votre cas. Alors pourquoi maintenant ?

— Je dis toujours à mes étudiants à l’Université de Buffalo que la création d’un documentaire autour de la biographie de leurs familles en début de carrière est une grosse erreur. Ces documentaires basés sur les biographies des familles sont très dangereux, car il est difficile d’être objectif en racontant sa vie au début de sa carrière, alors qu’on n’est pas encore assez mature. Cette mission peut même demeurer difficile, quoiqu’on prenne de l’âge. En effet, le jeune cinéaste restera attaché à de nombreux détails qui lui sont chers et qui peuvent ne pas être indispensables dans la narration ou dans le contexte cinématographique, ou qui peuvent ne pas intéresser le spectateur. C’est pourquoi je demande toujours au cinéaste qui brosse une autobiographie de se demander d’abord s’il arrive à partir de sa propre expérience de détecter un fil qui attacherait le large public, ou bien s’il peut se focaliser sur certaines conjonctures sociales ou conditions de vie.

— N’est-il pas étrange que le making de votre film repose sur la nostalgie pour un pays que vous ne connaissez pas ?

— Je n’ai pas vécu en Iraq. Je n’y ai pas grandi. Pourtant, ma famille garde toujours une passion et une nostalgie pour le pays. Ces sentiments que j’ai hérités se sont accumulés en moi à tel point de décider que ce projet représente ma thèse de magistère. La production de ce documentaire était pour moi un besoin psychologique, moral, poétique et artistique davantage qu’une décision logique. Les gens qui ont grandi loin de leurs pays ressemblent aux enfants adoptifs qui, à un moment ou un autre, espèrent rencontrer leurs parents biologiques. C’est ainsi que j’ai voulu rencontrer ces gens à qui je ressemble. J’ai voulu aller à Bagdad quels que soient les risques.

— Le fait que vous êtes membre du mandéisme est-il la raison pour laquelle celui-ci représente la principale ligne de votre documentaire ?

— Non pas du tout. J’ai grandi loin de l’Iraq et loin du mandéisme. Malgré l’atmosphère spirituelle dans laquelle j’ai vécu au sein de ma famille, il était loin d’être pratiqué. C’est pourquoi je n’ai été baptisée ni au Liban, ni aux Emirats. Je n’ai été baptisée qu’au Canada, lorsque nous nous y sommes installés. Le mandéisme dans le documentaire représente mon héritage culturel particulier. J’ai également voulu transmettre les conjonctures des minorités en Iraq hier et aujourd’hui.

— Comment avez-vous obtenu les documents nécessaires à votre documentaire ?

— J’ai obtenu une cassette enregistrée par la voix de mon grand-père remontant à 1979. Ce fut mon motif à finaliser le projet alors que je croyais qu’il s’était arrêté quand je n’ai pas pu me rendre à Bagdad à la suite des incidents sanglants de Mossoul en 2014. L’impulsion donnée par la voix de mon grand-père m’a poussée à rechercher davantage d’informations. J’ai eu recours à des proches qui représentent pour moi des références historiques importantes sur le mandéisme et dont certains travaillent avec des organisations internationales de droit de l’homme pour aider les réfugiés appartenant aux minorités iraqiennes. Certains sont également des adeptes mêmes de la religion du mandéisme. Mon documentaire ressemblait à un voyage pour réunir les pièces du puzzle d’un Bagdad qui n’existe plus, mais qui demeure gravé dans le coeur de ma famille qui a vécu dans la diaspora.

— Les minorités connaîtront-elles des jours meilleurs dans la région arabe ?

— Je l’espère. Nous appartenons à des civilisations qui ont émergé grâce aux sciences, aux arts et à la littérature, et non pas grâce à la politique. Je pense que nous sommes tous des peuples passionnés de paix. La paix qui représente toujours un élan vers le meilleur quelles que soient les conjonctures .

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