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Le regard subversif de Leyla Bouzid

Soheir Fahmi, Lundi, 06 juin 2016

Dans son premier long métrage, Ala Helet Eini (à peine j’ouvre les yeux), la cinéaste tunisienne Leyla Bouzid s’est forgé une place importante dans le cinéma arabe. Son film a été primé 24 fois de par le monde, il vient d’être projeté au cinéma Zawya au centre-ville cairote.

Le regard subversif de Leyla Bouzid
Chez les jeunes, ça rock.
Née en 1984, la réalisa­trice tunisienne, Leyla Bouzid, est étonnante. Son premier long métrage, Ala Helet Eini (à peine j’ouvre les yeux, 2015) est bien structuré et touche les émotions pro­fondes. Ayant fait des études de cinéma en France, elle est bien armée pour affronter le monde de l’image. Son père étant le célèbre cinéaste Nouri Bouzid, elle a certes de qui tenir. Son film a été sélec­tionné dans plusieurs festivals et a été également primé plusieurs fois de par le monde.
Dans une Tunisie qui vit les sou­bresauts d’un Etat qui se meurt et qui a une soif de liberté et de chan­gement issus du Printemps arabe, Bouzid place son film. Elle met bien en évidence la date au début du film en 2010, à quelques mois du début du Printemps arabe.
Farah, une jeune de 18 ans — Bayar Medahfar — vient de terminer son bac, ses parents la préparent à suivre de brillantes études de médecine, et elle se rebelle contre ce statut. Elle veut chanter dans un groupe de rock engagé. Elle découvre à travers lui la Tunisie nocturne, les bars, l’amour, la sexualité, et surtout la subversion. Elle chante la liberté dans des bars et affronte les grands avec fébrilité, notamment sa mère, qui était une grande contestataire et que les temps de Ben Ali ont assagie. Constatant les énormes interdits qui planent sur le pays, elle voudrait protéger sa fille. Chose presque impossible avec Farah, qui a découvert les affres de l’amour et le monde du chant. D’ailleurs, à cette occasion, Bouzid nous présente de ravissantes séquences de chants avec la troupe de rock. Il y en a même trop, mais nous sommes loin de nous plaindre, car la voix de Farah est tellement touchante. Le titre du film est d’ailleurs emprunté au titre d’une chanson.
Entre chants et amour, nous vivons dans la mélancolie, ces moments qui précèdent les temps hilarants de la révolution tunisienne et du départ de Ben Ali. Des moments étouffants qui se lisent à tous les niveaux du film avec subtilité, des moments d’op­pression d’un régime où les interdits sont la norme. Ainsi, dans les rap­ports familiaux entre la mère, inter­prétée par Ghalia Benali, et sa fille Farah, se déclenchent des conflits sans fin. Ceux-ci sont guidés par la crainte pour la fille d’un régime sans coeur, mais aussi parce que la mère a renoncé à ses rêves de liberté, que sa fille concrétise. En fait, Farah reflète la personne qu’elle n’est plus.
Ces moments difficiles forcent justement le père à adhérer au parti de Ben Ali, sans convictions, pour se garantir une vie aisée avec sa famille et quelques acquis sociaux. La peur et la censure publique poussent les gens du bar à éteindre la lumière alors que la troupe chante, à cause des paroles subver­sives des chansons. On touche de près à la souffrance d’une société machiste qui se reflète partout, dans les relations homme/femme, dans les postes de police et la violence, dans la pression qu’exerce la socié­té sur la femme.
Des lendemains qui chantent
Les rapports mère/fille évoluent après l’expérience de la détention de la fille. Ghalia Benali, ou la mère dans le film, étant elle-même chanteuse de profession, ne chante pas dans ce film et se contente de jouer, à l’exception des dernières séquences où elle accompagne sa fille au chant, fredonnant ensemble un air sans musique, comme pour annoncer des lendemains qui chan­tent.
Le film traite du thème de l’op­pression que nous connaissons parfaitement dans les pays arabes. Simplement, en se focalisant sur le chant, avant tout et surtout la musique, il nous rapporte le monde des jeunes et leurs rêves avortés. D’ailleurs, nous ne pouvons que saluer la musique de Khayam Allami, qui est l’épine dorsale de ce film.
A Peine j’ouvre les yeux a le mérite de peindre, pour la première fois, les années d’enfer de Ben Ali en Tunisie. Cependant, à la fin du film, nous pourrions nous deman­der, non sans scepticisme, si les peines et l’oppression de ce monde d’avant-2010 seront irréversibles à jamais. Nous ne pouvons que le souhaiter. Sans doute, il faut cesser d’être subversif pour protéger les nouveaux acquis. Message d’un film émouvant et simple .
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