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Galerie Daï : Le panarabisme humain et artistique

Névine Lameï, Lundi, 28 mars 2016

Miroir vivant du monde arabe, en ce qui a trait à l'art et à la culture, la galerie Daï (lumière) vient d’ouvrir ses portes à Mohandessine, avec une première exposition rassemblant 110 plasticiens arabes, dont 90 Egyptiens.

Galerie Daï : Le panarabisme humain et artistique
Omar Al-Fayoumi « désacralise » ses figures « saintes », installées sur des cafés populaires. (Photo: Mohamad Moustapha)

Dès l’entrée de la galerie Daï, répartie sur deux étages avec un espace d’environ 800 m2, le visiteur se sent immédiatement pris dans une atmosphère nationaliste arabe. Celle-ci est incarnée par les 300 oeuvres exposées. Peintures, sculptures et photos, tout y est. Des oeuvres riches en qualité qui traitent des questions humaines et identitaires. L’homme et ses soucis au quotidien, l’inquiétude, le rêve, l’espoir, la déception, la résistance, le défi et la liberté d’expression sont autant de sujets traités.

Il suffit de jeter un oeil attentif à Daï pour entendre gronder une « douce » révolte, sans que la politique soit directement impliquée.

L’une des figures de proue à Daï est le célèbre artiste peintre libanais Hussein Madi. Né en 1938 à Chebaa, Madi expérimente joyeusement les couleurs, les formes et les lignes. Minutie et sensualité, c’est ce qui exhale de sa peinture dont la femme est le sujet. Une femme-muse présentée sous toutes ses formes voluptueuses, ses rondeurs exacerbées et sa féminité aguicheuse. Il paraît que l’artiste a voulu rendre aux filles d’Eve tout le pouvoir qui leur incombe dans une société de tabous.

Son confrère, le peintre libanais Mohamad Al-Rawass, né en 1951, rompt avec le classique et le traditionnel au profit d’un art surréaliste, conforme à un jeu théâtral, aux multiples dimensions. Sa peinture/collage, intitulée Liberté, est incrustée de poupées cassées, d’écritures calligraphiques arabes, de fils électriques et de portraits de femmes, fortes et combattantes, amoureuses et aventureuses ! Une oeuvre qui penche vers le pop art américain. C’est suite à la guerre civile libanaise qui a commencé en 1975 que l’artiste décide de changer complètement son style artistique, pour opter pour un autre, beaucoup plus libre, moins coloré et gai. Un style exprimant avec franchise et audace le quotidien, celui d’une réalité chaotique, violente et inhumaine, loin — selon Al-Rawass — d’un Liban en apparence libre et ouvert.

Tous ces artistes arabes partagent le même vécu politico-historique. De l’Arabie saoudite, Taha Al-Sabban joue avec les symboles religieux pour mieux les « démystifier ». Il peint la Kaaba (lieu sacré de La Mecque), entourée d’une immense foule de figures humaines aux formes abstraites. Une manière de s’émanciper et de s’éloigner des voix classiques de la représentation, pour faire voler en éclats, dogmes et tabous. C’est pour pointer le monde arabe « croyant ».

Le Saoudien Bakr Chaykhoun traite dans ses photos retouchées des problèmes, divisions et disputes, entre les Arabes eux-mêmes. Ses personnages sont agencés sous forme de foules conflictuelles.

Les Palestiniens, pour leur part, s’intéressent essentiellement à la problématique du territoire. C’est le cas d’Amira Mennah, dont la peinture d’une rare puissance dépeint des figures humaines abstraites et « ravagées », ainsi que prisonnières de guerre.

Originaire de Bagdad, l’un des berceaux de la civilisation humaine, le virtuose iraqien Saad Al-Kaabi, avec grande sensibilité, mêle dans sa peinture, formes et couleurs, à des personnages « familiers ». Des personnages qui, sans traits de visage aucuns, se fondent et se perdent dans un monde « miséreux », où l’être humain est anéanti par la douleur et l’impuissance !

« Je peins pour que les Soudanais ne perdent pas leurs mémoires dans une région en proie aux conflits et à la polarisation politique », lance l’artiste soudanais, Rached Diab. Ce dernier puise son art dans le patrimoine culturel soudanais. Un art qui traite des questions identitaires et ethniques, comme de l’expatriation. Sa peinture, riche en couleurs vivantes et gaies, place l’homme soudanais, en djellaba blanche « messagère de paix », au centre de son art. Quant aux sculptures en bronze du Syrien Rabie Al-Akrass, elles ironisent avec puissance sur les sociétés arabes. Son art inspiré des révolutions arabes accentue l’idée de ces « petits hommes » (au sens péjoratif) qui vivent dans nos sociétés, jetés par terre avec médiocrité et négligence.

Un regard différent
Partager le même vécu sociopolitique et historique, contourner l’interdit de la représentation humaine, s’exprimer librement sur les conflits internes et les questions identitaires. C’est ce qui caractérise le travail des artistes égyptiens. Néanmoins, ces derniers venus de la même région que ces autres artistes arabes portent un regard différent sur le monde. Un regard moins acerbe, beaucoup plus poétique et émouvant, traitant de questions urbaines, ainsi que du malaise des hommes et des femmes au quotidien, au sein de leur société cadenassée.

Hend Al-Falafli en dit long sur la condition de la femme arabe, douce et rêveuse, face à l’injustice sociale, le harcèlement et les tabous. Son oeuvre semble être le noeud d’une tragi-comédie.

Pour sa part, Sabri Mansour place le corps féminin dans un espace féerique, de manière très sensuelle, sans détails.

Aqila Riad peint avec élégance des portraits de femmes issues de la bourgeoisie, non sans ironie. Cette bourgeoisie qui, selon elle, conserve son hégémonie jusqu’à présent sur la société.

Essam Maarouf peint le monde à travers le visage féminin, comme des icônes sacrées. Chez lui, les visages de femmes, seules, en groupes, ou accompagnées de leur double, peuvent se ressembler, mais ne sont guère identiques. Car, pour lui, la nature humaine ne peut pas se répéter, mais fonctionne selon le principe de l’unicité.

Unique et sacré, le figuratif dans la sculpture d’Adam Hénein porte une part de mystère qui communique avec l’au-delà. Une sculpture basée sur des personnages de la vie rurale.

Ayman Al-Sémari use de matériaux bruts (bois, terre cuite, feuille dorée, oxydes naturels) de sa terre natale, en tant que motifs historiques, pour les mettre au service de son oeuvre : des figures humaines sous des feuilles dorées, symbole de la terre égyptienne sous son soleil rayonnant.

Dans sa série de portraits « déformés », Abdel-Wahab Abdel-Mohsen lance un appel nostalgique aux fameux portraits de Fayoum.

Réda Abdel-Rahman montre dans sa peinture la richesse culturelle des temps modernes via la ville et ses besoins quotidiens. Pour illustrer les contrastes de la vie urbaine, l’artiste choisit la femme en tant que protagoniste de sa toile. Une femme assise ou debout, avec dignité, dans une posture royale, rappelant déesses et reines pharaoniques.

Le figuratif aux traits très égyptiens, dans la peinture de Omar Al-Fayoumi, représente des « icônes » chères. Au regard impassible, affligé et égaré, l’artiste « désacralise » ses figures « saintes », afin de les adapter à la vie des gens simples. L’Homme chez Fayoumi est le héros de tous les jours.

Jusqu’au 26 avril, de 10h à 21h, 14, rue Al-Ahrar, Mohandessine.

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