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Un pont entre Louqsor et le reste du monde

Dina Kabil, Lundi, 18 janvier 2016

Un pont entre Louqsor et le reste du monde
Des personnages pharaoniques et des compositions neuves, par Alaa Awad.

Qu’ils soient européens, asiatiques, arabes ou même égyptiens, les 23 artistes ayant pris part au Symposium de Louqsor pour la peinture, du 14 au 27 décembre dernier, ne pouvaient en aucune façon rester indifférents au charme de la ville mythique. Ils ont été inspirés par la grandeur des tombes, la verdure des palmiers, l’étincelant désert, mais surtout par le regard envoûtant des statues pharaoniques. Offrant une ambiance zen, laquelle a permis de découvrir les sites historiques de Louqsor, le symposium favorisait surtout la réalisation de peintures, dans des ateliers collectifs, et l’engagement d’un dialogue entre les divers participants, sous le regard d’Amenhotep ou de Ramsès II.

Au terme de leur séjour, s’est tenue une exposition regroupant les oeuvres de 10 peintres égyptiens, 8 étrangers et 5 Arabes, montrant chacun 2 toiles. Certains artistes ont puisé leur thématique, de manière directe, dans les monuments de la ville de Thèbes, illustrant par leurs oeuvres des dieux pharaoniques, des temples ou autres symboles chers à la civilisation de l’Egypte Ancienne. Et d’autres sont restés attachés à leur style abstrait, tout en remaniant leur palette, leur vision, ou en épousant l’esprit des lieux. « La civilisation pharaonique est éblouissante, avance Miroslava Trujkanovik (Macédonie), Beaucoup d’artistes l’ont traitée dans leurs oeuvres, mais pour moi, c’est plutôt le côté humain qui compte. Les gens de Louqsor, telles des perles précieuses, ont habité mon coeur et m’ont donné l’impression que je suis parmi les siens. La chose la plus importante dans cette rencontre est d’avoir réussi à jeter un pont entre Louqsor et le reste du monde ». Cette même idée a été d’ailleurs soulignée par Ibrahim Ghazala, ex-commissaire du symposium et son fondateur. En réponse aux niveaux artistiques très inégaux, Ghazala a tout le temps insisté sur l’importance de la rencontre, du dialogue entre les artistes, venus du monde entier. Ceux-ci, une fois rentrés chez eux, affirme-t-il, sont « métamorphosés » sous l’effet du soleil de Louqsor et d’Amon-Rê.

Sur la terre d’Hatchepsout
L’Italienne Isabella Tirelli et l’Allemande Claudia Eleonore Geil sont toutes les deux passionnées de l’Egypte Ancienne. Elles l’ont été bien avant de débarquer sur la terre d’Hatchepsout. Toutes les deux ont auparavant traité le thème de la spiritualité, mais le rapport avec le lieu a changé bien des choses dans leur art. Isabella Tirelli, qui a étudié pendant 10 ans l’égyptologie, a toujours fouillé dans les histoires anciennes, notamment dans les religions antérieures au monothéisme où la femme occupait une place importante. Et bien qu’elle se soit lancée depuis les années 1990 dans les arts multimédias, son contact avec les fabuleux sites de Louqsor a éveillé ses penchants pour la science et la spiritualité. Dans l’une de ses toiles, on retrouve les 3 déesses : Noot (celle du ciel), Isis (de l’énergie féminine) et Hatchepsout, une reine qui est presque une déesse, à ses yeux. Claudia Eleonore Geil s’est rappelé ses jours de jeunesse lorsqu’elle a dépensé tout son argent pour visiter le Musée égyptien du Caire. L’Egypte est restée à ses yeux, et dans ses toiles exposées à Louqsor, un rêve inaccessible. Et ce, malgré tous les préjugés que l’on se fait sur la situation sécuritaire, le pays reste un rêve pour Geil dont la vision a beaucoup changé, en fin de séjour. Elle a achevé sa toile, réalisée avec du papier froissé, afin de revêtir la forme d’un scarabée qui survole le monde. « J’ai été frappée, à mon premier contact avec Louqsor, par la lumière et les couleurs », insiste-t-elle.

L’Egyptien Alaa Awad, lui, a été parmi le peu d’artistes à créer des tableaux figuratifs représentant les pharaons. Il l’a fait avec virtuosité, sous un angle nouveau et suivant une composition nouvelle. Connu pour ses peintures murales, ses graffitis de la rue Mohamad Mahmoud, Awad a eu recours aux personnages pharaoniques pour faire des compositions toutes neuves, tantôt la foule aux corps élancés qui revendique sa liberté, tantôt un amalgame d’éléments issus du folklore avec des repères de l’Egypte Ancienne.

Au-delà de l’art abstrait
Pour d’autres artistes, l’influence du lieu mythique s’est faite le plus sentir à travers leurs oeuvres abstraites qui s’affranchissent de refléter la réalité telle quelle. Comme si l’art abstrait ne parvenait plus à exprimer le monde intérieur, l’émotion et le rapport avec cet univers magique. La Tunisienne Sana Brahim a remarqué que sa palette était toujours frappante, alors elle a essayé d’adoucir le ton, au lendemain de son premier contact avec les temples pharaoniques. « Je ne pouvais pas ne pas interpeller ce que j’ai ressenti dans mon oeuvre », avance Brahim. Elle a été frappée principalement par le regard qui différait d’une statue à l’autre. C’est pourquoi, l’artiste a réalisé deux toiles, l’une s’inspirant de ce regard envoûtant et l’autre reprenant les nombreuses échelles caractérisant les tombes. Elle a souligné le contraste entre la ligne verticale et le corps humain, domaine vaste qui nous renvoie au rapport plus philosophique du défi, de la résistance, de l’écrasement, dans la civilisation égyptienne.

Quant au Marocain Ahmed Jarid, le séjour à Louqsor a accentué chez lui le côté spirituel qu’il étale dans ses oeuvres à inspiration soufie. « C’est le côté éternel qui m’a le plus marqué », souligne Jarid. Et d’ajouter : « Dans mes toiles, je ne raconte pas, je ne traite pas d’un sujet en particulier, je ne peins pas des choses mais plutôt leur trace ». A un niveau plus concret, plus matériel, l’atmosphère de l’endroit fascinant l’a incité à plus de transparence en ayant recours aux couleurs naturelles, aux poudres végétales et minérales recherchées dans l’endroit même, comme les écorces de grenades, de noix, le thé, le café, le bois, le khôl, ou l’indigo au bleu propre aux pharaons.

L’Egyptienne May Rifqi s’est penchée sur un amalgame subtil entre art islamique et art pharaonique. Ainsi, la jeune artiste a continué à s’inspirer, dans son propre style, de l’art islamique, mais le mariant à des formes géométriques : quadruple, pentagonale, hexagonale, etc. et d’influences pharaoniques. Rifqi a également ajouté à son oeuvre des formes florales que l’on retrouve sur les murailles des tombes de Karnak. « J’ai été impressionnée en particulier par l’influence des murs anciens, du processus de l’effacement sous l’effet du temps et comment celui-ci métamorphose l’espace voué à l’éternité ». Il existera sans doute, pour les 23 artistes, un avant et un après-Louqsor. Entre éternité et effacement, les artistes du Symposium de Louqsor se sentaient déjà prêts à être les messagers de la ville au monde entier, à inviter autrui à partager l’énergie de leurs pinceaux et la ferveur de leur émotion. On les entendait répéter avec André Malraux : « L’art est un anti-destin » .

Adieux et espoirs
A la clôture du Symposium de Louqsor pour la peinture, son commissaire Moustapha Abdel-Moeti s’est montré assez touché au moment des adieux. « Certains artistes étrangers étaient aux larmes, lors de la visite des sites de Karnak ou de la Vallée des rois. D’autres se sont mis à embrasser les pierres rougeâtres de la vallée », confie-t-il. A la fin de cette édition, la direction du symposium a décidé d’organiser 12 expositions itinérantes, lesquelles devront faire le tour des villes et des provinces égyptiennes tout au long de l’année. « Aujourd’hui, nous disposons de quelque 400 toiles d’artistes de par le monde qui sont le fruit de huit ans de travail à travers le symposium, donc environ 50 oeuvres par an. Nous pourrons les exposer à Damanhour, à Béni-Souef, etc. afin que le public partage la vision des artistes locaux, arabes, européens ou asiatiques », précise Abdel-Moeti.

Il ajoute que pour la première fois, les oeuvres seront disponibles à la vente. De quoi permettre de reconstruire les ateliers de Louqsor, précisément ceux du village de Gorna, ayant connu l’âge d’or des années 1960. Selon le commissaire, avec l’aide du ministère de la Culture et celle des hommes d’affaires, il sera possible de construire des résidences-ateliers à multi-usages, ouvertes pendant toute l’année. « C’est un investissement dans la culture non pas pour gagner de l’argent, mais pour gagner le public et former les Egyptiens ».

Le succès de cette dernière édition a encouragé le commissaire à agrandir la rencontre. Satisfait de la participation des jeunes étudiants des beaux-arts, venus du Caire, d’Alexandrie et de Minya, Abdel-Moeti affirme que cette initiative portera inéluctablement ses fruits lors des éditions prochaines.

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