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Cinéma: Ode à l’indépendant

Houda Belabd, Lundi, 14 janvier 2013

« Innovatrice et révolutionnaire ». C’est ainsi que les deux jeunes cinéastes, Naji Ismaïl et Chadi Ishaq, qualifient leur vision des oeuvres qu’ils cherchent à produire à travers une nouvelle boîte de production indépendante.Il s’agit de Rahala, au centre-ville cairote.

Cinema
Naji Ismaïl.

Lorsque vous frappez à la porte de Rahala Productions au centre-ville cairote, c’est un jeune homme de 28 ans qui vous ouvre : le réalisateur Naji Ismaïl, un patron plein de charisme et de volonté. C’est, en effet, en 2006 que l’idée de monter une maison de production autonome a commencé à caresser son esprit, ainsi que son associé, Chadi Ishaq. A l’époque, ils étaient tous les deux fraîchement sortis de l’Institut supérieur du cinéma.

« Cela fait maintenant sept ans que nous participons à la réalisation de films relatifs à la thématique des droits de l’homme. Nous avons, également, chapeauté des montages de projets envisagés par d’autres réalisateurs autonomes dont nous préférons taire les noms. Aujourd’hui, Chadi et moi-même accueillons de jeunes réalisateurs intéressés par le concept du cinéma indépendant. Nous cofinançons leurs oeuvres et nous en produisons pour nous-mêmes avec nos propres moyens, sans avoir recours aux aides étatiques. C’est ainsi que nous garantissons notre liberté de penser, de produire et de fignoler nos films », avance Naji Ismaïl, avant d’enchaîner avec certitude : « Nous savons pertinemment que l’oeuvre cinématographique qui passe par les ciseaux de censure de l’Etat tue la liberté artistique. D’ailleurs, notre positionnement a fini par plaire à une activiste syrienne dont l’expérience dans la réalisation n’est pas à minimiser dans son pays et nous sommes en train de lui piloter un documentaire ».

Ainsi, les deux cinéastes partagent le même local, les mêmes charges et les mêmes projets, depuis voilà six mois, gérant leur propre boîte. « Nous travaillons d’arrache-pied et nous n’hésitons pas à frapper à la porte des aides internationales à condition qu’elles ne proviennent d’aucune entité gouvernementale. Cela risque d’aller à l’encontre même du critère principal du cinéma que nous visons, à savoir l’indépendance matérielle et idéologique de tout organisme étatique. De même, nous n’acceptons jamais les offres, aussi alléchantes soient-elles, lorsque l’on nous demande de produire des documentaires ou courts métrages qui vont à l’encontre de nos principes humanitaires », continue Chadi Ishaq.

Cependant, leur parcours s’assimile au quotidien du combattant. Car si les modalités d’adhésion au cin&´ma indépendant sont restreintes et élitistes, les difficultés intrinsèques à cette mode ne sont, hélas, pas des moindres.
En tête du peloton de celles-ci, arrivent le manque d’expérience, le fracas administratif relatif à l’identité légale de la société qui exige à leur demandeur de posséder des nerfs d’acier, sans oublier les interminables accusations de violation des droits d’auteur qui, parfois, n’ont pas lieu d’être.

La révolution, principal moteur …

Cependant, tous ces rouages risquent de se transformer en souvenirs lorsque l’artiste décroche son indépendance proprement dite. « Dès que nos travaux attirent l’attention des organismes indépendants à l’étranger ou que nous sommes hautement visionnés sur Youtube, nous nous disons que tout le reste n’est que littérature », entrevoit Chadi Ishaq. Et d’ajouter : « Notre court métrage intitulé L’Histoire de la révolution nous a au moins valu la sympathie d’un large public d’internautes, ce qui n’est pas rien à mon sens. Idem pour notre film Frapper aux portes, qui a vite annoncé la couleur de notre détermination à diversifier nos messages. Car si le premier est inhérent à la sacro-sainte révolution, le deuxième est relatif aux hauts et aux bas de la scène sociale actuelle que connaît le pays. Comme quoi, nous arrachons notre liberté d’expression sans passer par le tamis des entités culturelles gouvernementales du pays ».

Dire que le cinéma indépendant est une nouvelle vague en Egypte serait un euphémisme. Force est de constater que, ces dernières années, les jeunes réalisateurs égyptiens se ruent d’une manière spectaculaire vers cette échappatoire. A titre d’exemple, le collectif Mosserrine, dont le nom est sur toutes les lèvres depuis le fameux 25 janvier 2011, s’est fait une belle signature dans ce domaine en se penchant sur la révolution et sa documentation. Hassala, Zéro production et tant d’autres, eux, existaient bien avant ladite « révo », mais ont agrandi l’avalanche en continuant de produire indépendamment. Bref, cette espèce de touche révolutionnaire et novatrice est passée d’une envie tacite à une tendance palpable.

Avant la révolution, il y avait une tendance insolite qui se répandait parmi les jeunes cinéastes et réalisateurs indépendants. Certains n’aimaient pas montrer leur savoir-faire à leurs concurrents, histoire de se démarquer de la foule. Toutefois, la révolution a poussé ces mêmes personnes à changer de vision et goûter à l’amour du partage. Chose qui n’est point étonnante venant de la part d’une nouvelle génération qui vient d’expérimenter la révolution. Et à Naji Ismaïl de réitérer ses propos : « L’artiste reflète le vécu de son environnement immédiat, mais aussi celui du monde. La preuve en est que les plus grands courants artistiques au monde sont nés au lendemain des guerres et des révolutions. De même, force est de constater que de plus en plus de jeunes réalisateurs de par le monde s’intéressent à cette thématique. L’ère où les films sont systématiquement synonymes de chassés-croisés amoureux toucherait presque à sa fin ».

Mais comme l’explique le critique d’art Achraf Al-Bayoumi, « à la différence des idées qui circulent au sujet de cette tendance cinématographique de par le monde, les penchants idéologiques d’un Etat quelconque ne pourront jamais influer sur la prospérité d’un groupe de réalisateurs indépendants. Qu’un gouvernement soit capitaliste, théocratique ou autres, les adeptes du cinéma autonome qui produisent en son sein coupent le lien ombilical avec la sphère étatique à tout jamais, le jour où ils préfèrent éclore à l’ombre, loin des regards torves des entités culturelles gouvernementales ».

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