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Kitsch ... recycler l’art des élites

Novine Movarekhi, Lundi, 16 novembre 2015

L’Institut des Cultures d’Islam à Paris propose une exposition sur le thème du « kitsch » dans l’art contemporain au Moyen-Orient. Il s’agit de faire revisiter, de manière originale, la culture populaire de la région.

Kitsch ... recycler l’art des élites
Cartoon War, de Hani Rached. (Photo: Novine Movarekhi)

Situé au coeur du quartier parisien de la Goutte d’Or, l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) est né en 2006 de la volonté de promouvoir une vision multiculturelle du monde musulman. Ce centre culturel complète ainsi le travail fait par le Musée du Louvre, l’Institut du Monde Arabe, et la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. L’Institut souhaite, en effet, diffuser la production artistique de cette région, et donner une visibilité plus grande aux artistes et intellectuels concernés par celle-ci. La programmation de l’ICI a pour objet la diversité des cultures d’islam, la création contemporaine et la contribution de ces cultures au patrimoine universel.

C’est le désir de produire une plus large réflexion sur l’évolution des pratiques artistiques au Proche et au Moyen-Orient qui a conduit l’ICI à proposer, cet automne, la nouvelle exposition « Kitsch ou pas Kitsch ? ».

Partant du constat d’un recours généralisé du terme kitsch pour décrire des créations artistiques des mondes arabe, iranien et turc, l’ICI invite les visiteurs à se questionner sur le sens du mot identité. « Les oeuvres présentées nous conduisent à réfléchir sur ce que nous nommons kitsch, et sur les raisons qui nous conduisent à les qualifier de la sorte. Elles nous font sortir d’une conception naturelle, spontanée du terme pour le mettre en débat. Elles nous amènent à nous interroger collectivement sur ce qu’est l’identité d’une oeuvre et l’identité tout court », explique Jamel Oubechou, président de l’ICI.

Commissaire de l’exposition et spécialiste d’art contemporain et des esthétiques populaires au Moyen-Orient, Victoria Ambrosini-Chevinesse s’est penchée sur les origines et les implications du terme. « Le mot kitsch vient de l’Occident. D’origine allemande (verkitschen), il signifie Faire du neuf avec du vieux et ouvre sur les pratiques artistiques du recyclage des objets ramassés dans la rue. Il s’agit d’objets auxquels on donne une nouvelle jeunesse. Il signifiait aussi des reproductions que l’on revendait aux touristes ». Ce qui pourrait expliquer que dans les pays occidentaux, « le kitsch c’est le mauvais goût, le goût populaire, une surenchère visuelle, un excès esthétique ». Il en est tout autre dans les pays orientaux. « A partir des années 1990, l’art populaire, ainsi dénommé par les artistes contemporains d’Egypte et du Moyen-Orient, désigne en fait une pratique antiélitiste qui détourne les esthétiques populaires, s’ancre dans le pop art et la vie quotidienne dans les représentations. Parmi ces esthétiques, le kitsch est emblématique ». De nombreux artistes s’en emparent comme d’un moyen leur permettant de représenter l’identité culturelle à laquelle ils appartiennent, avec une certaine distance et une dimension ironique.

Kitsch ... recycler l’art des élites
Kill Bill Depictions of White Screen Series, de Murat Palta. (Photo: Novine Movarekhi)

Aujourd’hui, la question de l’identité culturelle est particulièrement présente dans l’art contemporain du Moyen-Orient. Jamel Oubechou relève que le kitsch est « le lieu et le moyen d’une hiérarchisation, où celui qui nomme instaure d’emblée une autorité sur l’oeuvre et l’artiste ». Pour les artistes, il s’agit de se réapproprier le terme « de façon à créer une tension, par le jeu de contraste entre l’apparente légèreté et la gravité contenue. Il s’agit également d’inverser la hiérarchie des valeurs dans l’art, non pour en affirmer le relativisme, mais pour mieux renverser l’ordre social », souligne Victoria Ambrosini-Chevinesse.

La plupart des artistes, dont les oeuvres sont exposées à l’ICI, rejettent, d’ailleurs, ce terme qu’ils dénoncent non seulement comme synonyme de mauvais goût, mais aussi comme le signe d’un nouvel orientalisme. Ces artistes désignent l’esthétique qu’ils utilisent comme relevant davantage de l’art populaire, qui ne signifie non pas le mauvais goût, mais un goût populaire avec ses propres critères de hiérarchisation et ses motifs récurrents. « Le kitsch peut être une branche de l’art populaire, du pop art, mais tout art populaire n’est pas kitsch », lance l’artiste iranien Khosrow Hassanzadeh. Il rappelle que la notion de kitsch au Moyen-Orient n’est pas la même qu’en Occident : « Le kitsch au Moyen-Orient renvoie à des valeurs populaires et de respect. En Iran, par exemple, le kitsch vient du coeur du peuple, et tout ce codage qui est utilisé du matériel est aussi utilisé dans l’art. Je ne me reconnais pas comme un artiste du kitsch, mais bien comme un artiste du pop art. Je souhaite rattacher mes oeuvres aux préoccupations populaires ».

Le kitsch comme moyen de sublimer

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Ready to Order de Khosrow Hassanzadeh. (Photo: Novine Movarekhi)

Ces artistes se réapproprient les traditions tout en gardant une vision moderniste. Ils développent un langage visuel basé sur la culture populaire ou sur des thématiques liées aux événements socioculturels et politiques. Les oeuvres diffèrent entre elles par leurs sources d’inspiration : affiches, journaux, cinéma, phénomènes socioculturels, récits, icônes cybernétiques, motifs médiévaux. Ce qui fait leur point commun c’est l’utilisation de techniques traditionnelles — tapisserie, broderie, perlerie, etc. — combinées aux technologies d’aujourd’hui. Les artistes contemporains pratiquent un pop art où la culture savante côtoie la culture populaire, où les icônes de l’art classique et moderne s’entrecroisent avec les images de l’actualité.

Liées aux questions de la mondialisation et de l’exil, Passeports (2009), de l’Iranienne Sissi Farassat, est une série de photographies brodées de paillettes colorées et scintillantes. Une façon originale pour l’artiste plasticienne de détourner la fonction initiale d’un objet de la vie courante, de le transformer en symbole d’identité aux contours fantaisistes et de se réapproprier avec inventivité sa propre identité. De la même façon, Khosrow Hassanzadeh, avec son oeuvre Ready to Order (2007-2008), reprend l'idée du culte des martyrs, très ancré auprès des Iraniens, pour intégrer son autoportrait, entouré de matériaux lumineux dans un style pop art.

La superposition d’images qui caractérise Cartoon War, Bin Laden, et Baby (2010) de l’artiste égyptien Hani Rached emprunte autant à l’art de la période de la Renaissance qu’à l’art populaire. Ces oeuvres puisent dans le répertoire d’images et d’icônes populaires que constitue l’Internet, pour en faire un collage et produire une réflexion sur un moment historique particulier. Hani fait partie des artistes qui, depuis 2011, ont vécu l’explosion de l’art urbain et participé au projet démocratique de l’art populaire. « Le kitsch c’est l’art de la rue. L’art populaire est proche du kitsch, car c’est un art de la rue », lance-t-il. « Dans le kitsch, non seulement le sujet de l’oeuvre est significatif, mais aussi les techniques utilisées. L’incorporation des techniques traditionnelles reflète aussi une certaine nostalgie », ajoute-t-il.

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I Used to be Nefertiti de Mehdi Georges Lahlou.

De son côté, Lara Baladi, artiste plasticienne libano-égyptienne, s’inspire de la culture égyptienne, des mythologies et des allégories populaires pour créer un univers peuplé de personnages iconiques, tel le Sphinx. OEuvre universaliste qui fait référence au mythe de la création de l’humanité, Oum Al-Dounia (la mère du monde, 2007) est une tapisserie géante. Cet objet, qui fait allusion à la culture médiévale, est tissé d’après la reproduction digitale d’un collage de photographies réalisées par l’artiste elle-même.

De même, l’artiste turc Murat Palta crée une esthétique nouvelle en mêlant les traditions figuratives des arts persan et ottoman et des personnages majeures du cinéma hollywoodien, comme ceux appartenant à Kill Bill, Star Wars ou Pulp Fiction. Le geste artistique de Murat Palta est proche de celui de Lara Baladi en ce que le recyclage, kitsch, d’une esthétique noble, se met au service de la culture visuelle populaire. I Used to be Nefertiti (2014), la sculpture de Mehdi Georges Lahlou, artiste d’origine marocaine, en est une autre illustration originale. En détournant le célèbre buste de la reine d’Egypte en un autoportrait, l’artiste veut lever le voile sur la manipulation des icônes. A travers son oeuvre intitulée Créature pour Chaman (2012), l’artiste opère un dépassement du genre en couvrant d’un voile son propre visage, et sublime cet objet dont la beauté le fascine l

L’exposition se tient à l’Institut des Cultures d’Islam à Paris jusqu’au 17 janvier 2016.

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