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A l’ombre d’un âne

May Sélim, Lundi, 09 novembre 2015

Dans Qadiyet Zel Al-Homar (le procès pour l’ombre de l’âne), d’après le texte de Friedrich Durrenmatt, le metteur en scène Mohamad Gabr mise sur l’expression corporelle des comédiens pour illustrer les dédales d’une justice ratée.

A l’ombre d’un âne
Le dentiste et son avocate. (Photo:Al-Sayed Abdel-Qader)

A quel point la justice se perd-elle sous l’effet des hommes politiques, des fanatiques et des irrationnels ? La réponse relève de l’absurde et va jusqu’à déclencher une guerre ou détruire un pays. Dans la pièce Qadiyet Zel Al-Homar (le procès pour l’ombre de l’âne), donnée sur les planches du théâtre Al-Ayem, dans le quartier de Manial, le metteur en scène Mohamad Gabr reprend un vieux texte de l’Alle­mand Friedrich Durrenmatt, de manière satirique.

Ecrit en 1951, le texte de Durrenmatt a été à l’origine une pièce radiophonique, dotée de beau­coup d’humour et de fantaisie. Il s’agit de l’histoire d’un dentiste qui décide de soigner un malade dans un village lointain. Pour le déplace­ment, il a loué un âne l’emportant en plein désert. Pour faire halte, il s’endort à l’ombre de l’âne, à l’abri du soleil. Le propriétaire de l’âne, furieux, lui réclame plus d’argent, sous prétexte que l’âne devait lui servir uniquement pour le déplace­ment. Le conflit entre les deux prend alors une dimension dispro­portionnée, à un point d’impliquer les autorités et les gens tout autour.

L’affaire divise le pays en deux camps : les partisans du dentiste et les défenseurs du propriétaire de l’âne. Au lieu de trancher l’affaire, le juge confisque l’animal et mène une enquête dérisoire. Les avocats des deux adversaires mènent de part et d’autre une campagne propagan­diste et ont recours à de divers com­plots.

Gabr est resté fidèle au texte de Durrenmatt. Il a respecté l’esprit fantaisiste de l’oeuvre et même les noms des personnages. Il a égale­ment maintenu la forme de la pièce radiophonique et a eu recours au jeu du « théâtre dans le théâtre ».

Sur les planches, un présentateur au micro introduit le spectacle au public. Il interprète le rôle du narra­teur, commente les scènes et parfois même joue l’adjuvant qui explique de temps à autre les événements. Ce va-et-vient entre l’histoire-cadre (la pièce présentée à la radio) et celle enchâssée (le procès opposant le dentiste au propriétaire de l’âne) permet de relancer le rythme de la pièce. Mais cela n’empêche que le spectacle tombe parfois dans le piège de la longueur et de la répéti­tion. Les habitants racontent à chaque nouveau personnage qui s’introduit sur scène l’histoire de la rivalité entre le dentiste et le pro­priétaire de l’âne. Ainsi il a le choix dès le départ de se ranger dans l’un des deux camps.

Durant tout le spectacle, le jeu comique un peu exagéré est de mise. Les comédiens déclenchent les éclats de rire du public de par une interprétation exacerbée. Le propriétaire de l’âne à la voix rauque crie et sanglote en faisant appel à la justice. Tantôt il prétend être la victime, tantôt il se présente comme un pauvre vaniteux qui fait croire aux autres qu’il gagnerait une fortune en intentant ce procès. Le dentiste, lui, invoque la raison. Pourtant, son avocate répète stupi­dement des slogans politiques vides de tout sens.

Riche malgré la sobriété
« Ce spectacle est le résultat d’un atelier de formation théâtrale de 8 mois, ayant regroupé des étudiants et des diplômés de l’Université de Aïn-Chams », explique Mohamad Gabr, principal animateur de cet atelier et metteur en scène de la pièce. Ce dernier s’est bien servi de l’expression corporelle des comé­diens. Il a réussi à créer sur le plan visuel une scénographie riche mal­gré la sobriété des planches, des costumes et de l’éclairage.

Les comédiens se meuvent par groupes ; leur mouvement collectif est très bien étudié. Dans l’une des scènes, on les aperçoit accroupis par terre, créant la forme d’un âne ; ils portent le dentiste sur les épaules. A l’arrière-plan, une comédienne porte une balance déséquilibrée, symbole de la justice ratée. Dans une autre scène, les corps de comédiens consti­tuent le coque d’un navire, avec à son bord des pirates et des merce­naires. Ces derniers, payés par les partisans des deux adversaires, ont pour mission d’incendier le village. Les silhouettes bougeant ensemble traduisent le désarroi des habitants et le chaos total.

Jusqu’à la fin, le juge ne rend pas son verdict. Les comédiens s’adres­sent au public et s’interrogent avec sarcasme : L’âne est-il le seul cou­pable dans cette affaire ?.

Tous les soirs à 19h (relâche le mardi) au théâtre Al-Ayem, à Manial.

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