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L’artiste du feu

Névine Lameï, Lundi, 12 octobre 2015

Le céramiste Mohieddine Hussein marque toujours les esprits par son style singulier, explorant encore, à 80 ans, les formes et les matières. Rétrospective à la galerie Zamalek.

L’artiste du feu
Paysages en céramique.

Depuis 2002, date de la dernière édition de la Biennale internatio­nale de la céramique du Caire, cette discipline est négligée. En rendant hommage au fondateur de cette bien­nale en 1996, la galerie Zamalek, fait un petit rappel au grand public pour faire reconsidé­rer cet art ancestral.

La galerie propose une rétropsective de Mohieddine Hussein, montrant les différentes phases de sa carrière, à partir des années 1960. D’où une diversité étonnante, des pote­ries riches en formes et en couleurs, les­quelles demeurent d’une modernité et d’une authenticité extraordinaires. « Après avoir obtenu mon diplôme en 1964 de la faculté des arts appliqués, j’étais un peu confus. Je ne voulais ni imiter les sculptures des anciens Egyptiens, ni reproduire l’art pharaonique, ni suivre mes prédécesseurs. Mon objectif était simplement de révéler mon Egypte à moi, tout en creusant dans le patrimoine », déclare Mohieddine Hussein, qui a toujours eu le souci de rompre avec la mythologie pesant sur l’art, avec une manière de voir la poterie comme de simples ustensiles cylin­driques, d’usage dans la vie quotidienne. Pour lui, la poterie est ce « marqueur cultu­rel », qui demande hardiesse et témérité pour lui attribuer un cachet esthétique.

Mohieddine Hussein jongle avec la matière, profitant de sa maîtrise des anciennes et des nouvelles techniques de la céramique. Au fil des ans, il a réussi à créer sa propre tech­nique : la cuisson réductrice de la céramique (résultat de l’extraction de l’oxygène contenu dans certaines composantes de la glaçure, pâte ou oxydes colorants). « Je laisse mes céramiques coexister avec ce qui les entoure. Moi-même, je me fonds avec mon environne­ment, avec la nature, notamment pendant la cuisson de mes poteries. Selon les besoins esthétiques de chaque pièce, je parviens à saisir le moment propice pour la faire sortir du four. Le résultat dépend de la température. Le manque d’oxygène que provoque la réduc­tion des oxydes métalliques contenus dans l’émail crée des reflets métalliques sur mes céramiques. D’ailleurs, c’est grâce au Raku, un mode de cuisson particulier, à la démarche libre, que je trouve mon bonheur », déclare Hussein dans son atelier à Cheikh Zayed.

Cet atelier, relativement récent, se trouve à proximité du musée, où Mohieddine pense exposer ses céramiques de manière perma­nente. A 80 ans, l’artiste n’a plus envie de livrer bataille pour exposer ni pour sauver son ancienne demeure et atelier, situés à Harraniya, sur la route de Saqqara, non loin des Pyramides. « L’eau souterraine et les inondations rendaient les lieux inhabi­tables », explique-t-il. « Je n’ai plus la force de combattre la corruption et la négligence. Je n’aime pas vivre dans le passé non plus. Je garde un très bon souvenir de mon ancien atelier à Harraniya, mais ce que je regrette plutôt c’est la Biennale internationale du Caire de la céramique, qui n’existe plus », ajoute-t-il.

Créations récentes
De grandes et petites sculptures, en bronze, verre, pierre, terre cuite, porcelaine, faïence, émaillées ou pas, sont exposées à la galerie Zamalek. Elles côtoient des vases en glaise, enluminée sobrement d’une couleur de pierre oxydée, rouge brique ou ferrugineuse. « Ma couleur préférée est la ferrugineuse. C’est un oxyde qui se rapproche beaucoup des cou­leurs pharaoniques », explique Hussein dont la rétrospective comporte également une nou­velle série de poteries qui, loin de la forme arrondie des vases classiques en céramique, revêtent plutôt la forme de peintures, entou­rées de cadres, que l’on peut accrocher aux murs. Cette nouvelle série est incrustée de verres colorés et émaillés, donnant l’impres­sion de paysages abstraits.

L’artiste du feu
Des vases en glaise, couleur rouge brique.

Mohieddine Hussein y semble défier intel­ligemment les autres disciplines d’arts plas­tiques. Dans l’une de ses oeuvres, il crée un immense visage humain tout rond, avec des briques réfractaires de terre, à la texture rude et résistant à la chaleur. Cette pièce est non sans rappeler sa toute première poterie, lorsqu’il était encore écolier, montrant une femme svelte, qui combat le colonialisme britannique. « J’ai toujours aimé puiser dans le patrimoine rural. Les céramistes égyptiens sont unis par un même langage, celui de la terre. On est tous à la recherche de nouvelles solutions techniques », poursuit l’artiste.

Hani Yassine, responsable de la galerie Zamalek, fait le point sur la situation actuelle de la poterie sur la scène égyptienne : « La poterie est un art assez cher, d’une part, il y a le prix coûteux des fours, et d’une autre part, il y a les problèmes de transport et les dégâts qui en résultent. Les acheteurs préfèrent parfois se procurer une peinture ou une sculpture, au lieu d’une poterie, au même prix mais beaucoup plus fragile. Néanmoins, nous ne pouvons négliger l’art de la céramique : c’est l’art du feu, connu dès la préhistoire ».

Jusqu’au 2 novembre, de 10h à 21h (sauf le vendredi). 11, rue Brésil, Zamalek.

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