Lundi, 15 juillet 2024
Al-Ahram Hebdo > Arts >

Comprendre, est-ce l’essentiel ?

Dina Kabil, Lundi, 25 mai 2015

La 12e édition de la Biennale de Sharjah met largement en avant l’art conceptuel. Pour rendre plus accessible cet art difficile à saisir, la Biennale a tenté de reconstruire un lien avec le public. Focus sur quelques projets qui font parler d’eux.

Comprendre, est-ce l’essentiel ?
La Soucoupe volante de Hassan Khan. (Photo: Sharjah Art Foundation)

L’art conceptuel à l’extrême

A Sharjah, tout le monde cherche à voir l’oeuvre de l’artiste égyptien Hassan Khan. Celui-ci a gagné une renommée internationale dépassant celle dans son propre pays. Le public se presse dans ce fast-food déserté, La Soucoupe volante. Khan travaille sur la mémoire et l’his­toire de ce magasin devenu restaurant, symbole d’une consommation toujours plus frénétique.

L’artiste invite le visiteur à réfléchir à un art hautement conceptuel. S’entremêlent un dessin comique du dessinateur égyptien Andil, des installations en verre (colonne qui flirte avec les gratte-ciel), une fleur et une installation vidéo qui reproduisent une rencontre imagée entre les comédiens Ismaïl Yassin et Tewfiq Al-Dekn.

Le film s’intitule Al-Lattacha (la tapeuse), une version doublement sarcastique : elle reprend le film comique La Lanterne magique, évoquant une « tapeuse » à double fonction pouvant se défendre contre les agressions et faire taire les mauvaises langues. Khan, comme dans beaucoup de ses oeuvres, offre encore une fois une version comique de la satire sociale.

Bien qu’intéressante, l’oeuvre de Hassan Khan reste incompréhensible et exigerait quelques éclaircissements de la part de l’artiste .

Voyage physique, voyage temporel

comprender

Les organisateurs de la 12e Biennale de Sharjah ont cherché à faire voyager le spectateur. Voyage physique d’abord, invitant le spectateur à découvrir la ville de Sharjah et ses environs. Les lieux d’expositions sont éparpillés dans les quatre coins de la ville, mais aussi dans le désert et les banlieues environnantes. Espace des arts, maison de la calligraphie, lieux historiques du patrimoine émirati, comme Beit Al-Chamsy ou Beit Serkal accueillent des oeuvres portant, elles aussi, sur le voyage.

Ainsi, pour découvrir l’oeuvre de l’Argentin Adrian Vilar Rojas, il faut traverser le désert et les montagnes. Son installation spectaculaire, intitulée Planétarium, prend place dans une fabrique de glace abandonnée.

L’artiste y a reconstruit l’espace, avec des techniciens, des menuisiers et des forgerons, pour y rebâtir des colonnes en ciment où s’imbriquent plantes, coquillages, poissons, os, roches et chaussures trouvés un peu partout dans l’émirat.

L’artiste explore les matières orga­niques et les couleurs en interrogeant les moyens par lesquels l’environne­ment se défend et reprend ses droits sur les lieux abandonnés. Quant à l’artiste indien Nikhil Chopra, sa performance se base aussi sur le voyage. La pre­mière partie de son travail repose sur une semaine à vivre dans le désert avec des crayons et du papier, puis sur la côte d’Oman. Vêtu de manière théâ­trale : tunique et turban, et s’engageant à ne parler à quiconque, Chopra est revenu présenter sa performance à Sharjah, consistant à laisser les traces du séjour, ses vêtements, son turban, son miroir, son rasoir, mais aussi ses dessins réalisés pendant son voyage d’ascète. Son oeuvre invite à concevoir l’art comme une production éphémère où ne subsistent que les traces d’une expérience.

Méditation dans un jardin japonais

Comprendre

L’installation du Japonais Taro Shinoda ne passe pas inaperçue. Intitulée Karesansui, le jardin japonais, l’oeuvre très contemporaine s’inspire du modèle du jardin japonais, sec et tradition­nel, inchangé depuis cinq siècles avec ses rochers, ses arbres et ses pierres. Le paysage reflète une atmosphère zen avec une étendue de sable blanc entouré de petites pierres noires, grises et blanches, puis de plus grandes … L’artiste forme un itinéraire qui indique le chemin vers un banc en bois.

Au milieu du rectangle de sable, deux creux tournent en cercle et s’élargissent petit à petit durant les trois mois que dure la Biennale. Ce rapport abstrait et très particu­lier avec la nature, l’artiste ne le lie ni à l’ascétisme, ni au zen. « Il se peut que le jardin japonais sec soit lié à la philosophie zen du bouddhisme, avance Taro Shinoda. Mais dans cette oeuvre, ce n’est pas une question de zen, parce qu’au Japon, nous ne consi­dérons pas le Bouddhisme comme une religion, mais comme une philosophie. Au Japon, et surtout dans l’art, comme j’aime à le concevoir, tout élément de la nature incarne Dieu, Dieu habite même les éléments architecturaux modernes de la ville, qui devien­nent une partie intégrante de la nature environnante ».

L’artiste japonais s’avoue fasci­né par le paysage à Sharjah, celui des dunes et du soleil, et surtout du mouvement du sable marqué par le vent qui transforme la scène perpétuellement. Il a conçu son jardin japonais à partir d’éléments de l’environnement émirati, dévoilant une reproduction de la nature en miniature de tendance minimaliste : « le peu est beau­coup ». L’économie des moyens qui reflète un art de vie japonais ou comment vivre avec le mini­mum.

L’une des sources d’inspiration de Shinoda pour ce jardin japonais traditionnel est la cérémonie du thé. Pour lui, la maison à thé, aussi minime soit-elle, impose à qui­conque de se plier pour y accéder, que ce soit l’empereur ou un quel­conque citoyen.

L’oeuvre de Shinoda invite le visiteur à s’as­seoir, à réfléchir dans une ambiance qui rappelle le pavillon à thé d’autrefois où règnent la justice sociale, l’harmo­nie, la pureté et la tranquillité d’esprit.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique