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Pour ne pas couper les ponts …

Dina Bakr , Dimanche, 29 janvier 2023

Quelque 12 millions d’Egyptiens vivent à l’étranger, dont nombreux de façon permanente. Pour les deuxième et troisième générations, garder le lien avec sa culture d’origine n’est pas forcément évident. Plusieurs initiatives sont prises à cet effet. Focus.

Pour ne pas couper les ponts …
Téta et Babcia : voyages dans les recettes des grands-mères.

Farah, 12 ans, est issue d’une famille aux origines différentes, à tel point que sa maman aime la comparer à une salade composée et délicieuse. Sa grand-mère maternelle est polonaise, sa grand-mère paternelle est syrienne et son arrière-grand-mère maternelle est égyptienne. Les trois femmes se sont mariées à des Egyptiens et résident en Egypte. Farah, elle, vit en France avec ses parents.

Cette petite, qui a quitté l’Egypte à l’âge de 4 ans mais qui parle l’arabe égyptien à la maison, se demande pourquoi ses aïeules qui ont des origines étrangères n’ont pas quitté l’Egypte. Pour trouver une réponse à ses interrogations, la mère de la fille, Miranda Beshara, autrice, lui a promis d’organiser des rendez-vous avec elles durant les vacances pour connaître leurs histoires, leur demander pourquoi elles n’avaient pas quitté l’Egypte et si elles ressentaient de la nostalgie pour leur pays d’origine. « L’identité multiculturelle des membres de ma famille m’a poussée à rassembler leurs témoignages dans un livre », raconte Miranda, qui a choisi comme thème pour son livre la cuisine traditionnelle. « Téta et Babcia : voyages dans les recettes des grands-mères » est le premier livre de Miranda Beshara destiné à la jeunesse en langue arabe. « J’ai voulu que les enfants d’immigrés développent une relation d’attachement avec leur pays d’origine, je veux leur rappeler que nous sommes dans un monde interconnecté et qu’ils doivent se sentir fiers de leur pays et de leur culture d’origine. Et respecter les différences culturelles des gens pourrait écarter une des causes du bullying et du racisme », explique Miranda.

Avec ce livre, Miranda a voulu lier les ingrédients de chaque recette avec les plats typiques de chaque pays, et dire que l’on peut préserver son identité tout en vivant sur un autre territoire.

La langue comme point de départ

Et si l’objectif de Miranda est de documenter les recettes des grands-mères comme moyen pour relier la nouvelle génération au pays natal, il existe aussi d’autres initiatives ayant ce même but. Etkalem Arabi (parle arabe) est une initiative présidentielle lancée en 2020 par le ministère de l’Emigration et des Affaires des Egyptiens à l’étranger. Une initiative qui vise à développer les compétences linguistiques des jeunes Egyptiens à l’étranger, par l’écoute, la parole, la lecture et l’écriture. « Parler arabe permet de renforcer l’identité égyptienne, de développer les valeurs, les coutumes et les traditions, ainsi que de consolider le sentiment d’appartenance à la patrie », a déclaré Nabila Makram, ex-ministre de l’Emigration et des Affaires des Egyptiens à l’étranger. Elle ajoute que parler sa langue maternelle n’empêche pas de s’exprimer dans d’autres langues. Mais, tenir une conversation en arabe, connaître l’histoire de son pays et s’informer sur les développements et les projets qui y sont réalisés représentent le meilleur moyen d’éviter le déracinement. C’est aussi une opportunité de se ressourcer et de maintenir son équilibre personnel tout en s’intégrant dans le pays d’expatriation.


Mayssara Makled est le premier ambassadeur de l’initiative Etkalem Arabi.

« Parler l’arabe avec les membres de ma famille qui n’ont pas quitté le pays est déjà un grand pas pour ne pas couper les ponts », confie Mayssara Makled, 17 ans, un Egyptien dont la famille a émigré en Autriche. Ce jeune homme parle l’arabe, l’allemand et l’anglais. Il a été élu comme ambassadeur de l’initiative Etkalem Arabi. Mayssara Makled a déjà fait parler de lui durant la pandémie de coronavirus pour avoir constitué un groupe à Vienne dont la mission était d’aider les personnes âgées durant la période de confinement. Mahmoud, le père de Mayssara, a tenu à ce que ses quatre enfants apprennent l’arabe car d’après lui, la famille s’est construite entre deux cultures. « Je suis originaire de Haute-Egypte, précisément de Sohag, et j’avais peur que mes enfants oublient l’arabe car c’est la langue du Coran grâce à laquelle ils peuvent recevoir l’enseignement religieux », affirme le père. Ce dernier a pris conscience de la richesse linguistique de la langue arabe dont les mots familiers n’ont pas souvent d’équivalents dans les autres langues, comme « al-acham » et « gabr al-khawater », qui reflètent des attitudes humaines positives tenant compte de l’état émotionnel d’autres personnes. En effet, il existe des mots arabes aux définitions bien précises et qui sont intraduisibles en d’autres langues. Il est donc important de maîtriser sa langue maternelle pour saisir le sens des mots et expressions qui n’existent pas dans d’autres langues.

Des applications pour les expatriés

Par ailleurs, en tant qu’ambassadeur de Etkalem Arabi, Mayssara gère une application sur potable qui porte le même nom. Une application qui enseigne l’alphabet arabe aux jeunes émigrés à travers des jeux électroniques comme ceux de Play Station. « Le fait de maîtriser ma langue maternelle m’a permis de visiter les zones rurales où les villageois parlent de l’initiative Hayah Karima (vie décente). Et, j’ai pu mesurer sur terrain la dimension sociale des projets de développement dans des endroits défavorisés qui étaient privés de services élémentaires pendant de longues années. Maîtriser donc l’arabe facilite l’accès à l’information véritable tout en évitant les opinions subjectives », rapporte Mayssara. Il ajoute que lorsqu’il rentre à Vienne, il décrit sur la toile ce qu’il a vu et lors des réunions au club des Egyptiens, il parle de ses nombreuses visites dans plusieurs endroits tout en appuyant sur l’importance du développement qui contribue à améliorer la vie des citoyens en Egypte.

Autre initiative. Celle de la société WellSpring. Cette dernière, à son tour, s’est chargée d’organiser des réunions Zoom et des activités interactives à Charm Al-Cheikh. Un camp destiné aux jeunes a été aussi organisé (18 ans maximum). « A travers ces rencontres avec les enfants d’émigrés, on essaie de forger leur personnalité en créant des jeux qui les mettent dans des situations précises ayant trait à l’identité égyptienne ou qui produisent un sentiment d’appartenance au pays ; car si quelqu’un perd son identité, il risque de développer des problèmes liés à la santé psychologique. Alors préserver son identité renforce sa confiance en soi », indique Sally Georges, coordinatrice à WellSpring. Selon elle, cet intérêt de l’Etat et du secteur privé pour les jeunes émigrés n’avait pas eu lieu durant des décennies. Les clubs et les cafés où se rassemblent les Egyptiens à l’étranger ont joué un rôle pour faire revivre la langue maternelle et la culture authentique du pays natal. « Les fêtes religieuses comme le petit et le grand Baïram restaient le point commun entre les familles, dont la plupart des membres prenaient congé de leur travail, au moins le premier jour, lors de ces occasions », se souvient Randa, 50 ans, ex-émigrée aux Etats-Unis et dont le mari avait pour habitude de demander une heure de pause à son employeur le vendredi pour pouvoir emmener ses enfants à la mosquée et faire la prière avec eux.

Samia Saleh, sociologue, appelle à multiplier les initiatives qui s’intéressent aux enfants d’émigrés afin qu’ils deviennent les porte-paroles de leur pays d’origine. « Nous avons une histoire et une civilisation anciennes que l’on doit transmettre aux jeunes générations. Un jour, alors que je visitais la France, j’ai aperçu un panneau portant la photo de la célèbre reine Nefertari, c’était une publicité pour une marque de maquillage. J’étais tellement fière qu’on utilise une reine égyptienne pour mieux vendre des produits cosmétiques. Ces petits détails vont donc faire apprendre à la nouvelle génération la valeur de leur pays natal et pourraient peut-être aider ces enfants qui grandissent à l’étranger à devenir plus solides face aux différentes sortes de racisme et de mépris qu’ils peuvent rencontrer dans les sociétés hôtes », conclut-elle.

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