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Adieu « Hona London » …

Hanaa Al-Mekkawi , Mercredi, 12 octobre 2022

Après 84 ans de diffusion durant lesquels elle a fait partie du quotidien de nombre de citoyens arabes, la radio BBC en arabe tire sa révérence. Une nouvelle qui afflige ses auditeurs, déjà nostalgiques de cette emblématique station radio.

Adieu « Hona London » …
La culture a toujours été un élément essentiel de la diffusion des programmes.

Le célèbre carillon du Big Ben, le fameux « Hona London » (ici Londres), la voix rauque et sérieuse venue nous annoncer les nouvelles. Tout cela est presque fini. En pleine restructuration, la BBC a décidé de suspendre ses programmes radio en langue arabe. L’annonce prévoit l’arrêt de la diffusion dans plusieurs langues (au total 10) dont l’arabe, le persan, le chinois et le bengali, ainsi que la suppression de 382 emplois dans son service international. Selon les déclarations des responsables de la radio britannique, ils ont été contraints de faire ce choix difficile à cause de l’inflation et la hausse des coûts qu’ils ne peuvent plus assumer. « La façon dont le public accède aux informations et au contenu est en train de changer, et le défi d’atteindre les gens du monde entier avec une qualité et un journalisme fiable est également à la hausse », a déclaré Liliane Landor, directrice du service global de la BBC. Elle et d’autres responsables affirment que les services concernés par la décision passeront à la numérisation. La BBC pourrait offrir son contenu d’une autre manière afin que le public puisse suivre ses programmes à travers la télévision ou sur son site Web.

Cette nouvelle de l’arrêt de diffusion de la radio a provoqué une surprise inattendue tant pour les auditeurs que pour le personnel la BBC Arabic. Ces derniers ont exprimé leur tristesse sur les réseaux sociaux: « Adieu BBC » ; « Une grande perte » ; « Une longue histoire » ; « Une phase qui se termine » ; « Une nouvelle réalité ». Et pourtant, comme l’a dit l’un d’eux, « il y a des personnes et des choses que l’on prend pour acquis. Comme les montagnes et les rivières. Nous ne pouvons pas imaginer qu’elle puisse être absente. La BBC Arabic était une immense montagne pour ceux qui suivaient ses programmes » …


Kamal Sourour, premier présentateur de la BBC arabe.

Témoin de notre Histoire

Emise en arabe pour la première fois le 13 janvier 1938, la BBC a réussi à occuper une place très spéciale dans la vie quotidienne des Arabes, et on la considérait comme le partenaire avec lequel on a partagé de nombreux moments de l’Histoire. L’idée d’une radio en langue arabe est sortie en réponse à une précédente émission dirigée vers le monde arabe depuis Rome, qui était alors sous l’emprise du régime fasciste. Tout au long de ces décennies, la BBC a réussi et a gagné en crédibilité et en confiance auprès de l’auditeur. C’était le cas lors de la guerre de 1967 lorsqu’elle a rapporté en détail la nouvelle de la défaite des armées arabes, tandis que les médias officiels de ces pays disaient le contraire. Le succès de la station a été tel qu’il a fait des envieux dans d’autres pays comme la France, les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Allemagne et l’Inde, qui ont voulu créer leurs stations radio en langue arabe et toutes destinées au Moyen-Orient.

Au début, elle s’adressait à l’élite éduquée et financièrement capable d’acquérir un poste radio, ce qui n’était pas à la portée de tout le monde. Plus tard, la situation a commencé à perdre du terrain avec l’avènement de la télévision, puis des chaînes satellites, puis d’Internet. Pourtant, la BBC a su se maintenir une place. « On avait à la maison deux postes radio, un pour la BBC uniquement qu’on laissait toujours branché. Les autres stations, on les cherchait sur une autre radio », raconte Gamal Nabih, avocat de 65 ans. « Toute mon enfance a été bercée par ces ondes qui vont et qui viennent, mon père écoutait la BBC tous les jours, plusieurs fois par jour, c’était sa principale source d’infos, disait-il. Cette station radio faisait presque partie de notre vie, on connaissait ses programmes, reconnaissait les voix des présentateurs. Et il y avait ce gros poste radio toujours branché sur la BBC », raconte Dina, une professeure de 53 ans.

Le compagnon des séniors

C’est en effet pour les aînés que la nouvelle est la plus triste. L’écrivain et le rédacteur en chef d’Al-Ahram Weekly, Ezzat Ibrahim, explique que la BBC représentait une partie de la vie de la génération des séniors. Les plus de 50 ou 60 ans l’admettent. « Que l’on soit d’accord ou non avec sa ligne, on n’a jamais arrêté de l’écouter et de suivre ses programmes », dit Ibrahim, en ajoutant qu’il fallait toujours séparer le contexte politique de la culture. Car le contenu culturel et intellectuel que la BBC apportait était diversifié et d’une grande valeur. « Les programmes qui étaient diffusés ont éveillé les consciences et forgé les esprits de beaucoup de gens. C’était une vraie école », dit Ibrahim.

La radio britannique représentait aussi une école de médias pour son personnel qui a écrit des mots mêlés de tristesse et d’incertitude face à la nouvelle de la fermeture et a publié des photos d’événements qu’il avait couverts, accompagnées de commentaires sur son attachement à la radio en tant qu’école de médias qui comprenait les principaux radiodiffuseurs du monde arabe. Depuis que Kamal Sourour, premier présentateur à la BBC arabe, a prononcé « Hona London, la radio britannique BBC », une forte connexion entre le public et les radiodiffuseurs a été créée et un état de communication auditive s’est tissé au fil des ans.

Ismaïl Ali, qui a travaillé comme présentateur de radio pendant 15 ans, dit avoir appris un style de travail particulier et à enquêter sur des sujets tout en faisant son possible pour recueillir des informations et trouver des sources sur terrain pour transmettre une image réelle à chaque fois. Cette expérience lui a fait sentir qu’il était spécial partout où il se rendait pour travailler. Une aventure qui n’est pas finie, selon lui.

A chaque époque ses exigences

Pour les auditeurs et les employés, c’est donc la fin d’une époque. Selon Dr Nashwa Aqel, professeure à la faculté de communication de l’Université du Caire, si la fermeture du service BBC Radio Arabic est principalement due à des motifs économiques, il existe également une dimension stratégique car le nombre d’auditeurs de radio a nettement baissé. Les nouvelles générations, explique-t-elle, suivent l’actualité à travers d’autres moyens de communication, et la radio n’en fait pas partie. Cette étape était donc nécessaire.

En effet, dans un communiqué officiel, Liliane Landor a déclaré que c’est la forme et les techniques de production qui changeront pour suivre le rythme de la technologie touchant les médias. La langue arabe est l’une des langues dont la BBC maintiendra la présence sur toutes les plateformes telles que la diffusion télévisée et via le site Web. Pas suffisant pour consoler les auditeurs, déjà nostalgiques de « Hona London » et des sons de cloches de Big Ben.

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