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La difficile réinsertion des jeunes délinquants

Dina Bakr, Lundi, 15 décembre 2014

Un programme des Nations-Unies de la lutte contre le crime et la drogue a été mis en vigueur en 2009 dans le Centre de détention pour mineurs à Marg. Il offre une réinsertion sociale à ceux qui vont bientôt être libérés. Focus.

La difficile réinsertion des jeunes délinquants
(Photo : Moustapha Emeira)

Il est 5h à kafr chokr, l’un des villages de Qalioubiya, à 70 km au sud du Caire. Réda, 22 ans, s’est réveillé de bonne heure pour prendre son tricycle et commen­cer une longue journée de travail. Ce jeune homme qui vient de se marier gagne sa vie en ramassant les ordures, triant les déchets par matière puis les vendant au kilo aux commerçants. « J’ai été condamné à 3 ans de prison, alors que j’avais 15 ans. A cette époque, je ne savais pas distinguer entre le bon et le mauvais. Personne ne m’a guidé ni appris que le vol est un délit », dit-il. Aujourd’hui, Réda sent qu’il est en train de renaître. Sa famille est consciente que le fait de l’avoir négligé à l’adolescence l’a poussé à commettre des délits. Depuis sa sortie de prison, ses proches ne le laissent plus se déplacer tout seul. Sa mère ou son épouse l’accompagne dans presque toutes ses balades, crai­gnant qu’il ne récidive ou ne ren­contre des voyous qui pourraient le remettre sur le mauvais chemin. « Cela ne me dérange pas d’être accompagné, car dans quelques mois, je vais être père, et donc je dois faire tout mon possible pour protéger mon enfant de tous les dangers », confie Réda.

C’est en suivant les conseils du projet de la réhabilitation sociale lancé par le Programme de l’Onu pour la lutte contre le crime et la drogue (UNODC) ainsi que l’association Afaq Guédida (nouveaux horizons) pour le développement social, que la famille de Réda a décidé de ne plus le quitter des yeux. Pour eux, la solution est de permettre au délinquant de tis­ser des liens avec sa famille.

Mahmoud, propriétaire du dépôt où Réda entrepose sa marchandise, confie : « Si Réda commet une faute, nous sommes les premiers à nous en apercevoir. Nous avons remarqué que c’est une personne digne de respect, nous lui faisons confiance et nous lui avons même remis les clés du dépôt ».

L'UNODC est un programme qui a été mis en place suite à un accord signé entre l’Onu, le ministère de la Solidarité sociale et celui de la Justice. Il est cependant financé par la fonda­tion suisse Drosos jusqu’en 2017, qui offre, avec l’aide de l’association Afaq Guédida, un soutien aux délinquants au centre d’incarcération de délin­quants juvéniles de Marg pour leur réinsertion dans la vie sociale. C’est le seul centre d’incarcération de jeunes délinquants sur le territoire national. 35 autres dans toute l’Egypte accueillent les délinquants juvéniles, mais ce ne sont que des centres d’ac­cueil.

Ces deux institutions coopèrent avec le ministère de la Solidarité sociale pour la réinsertion de ces mineurs dans la société. Le pro­gramme a pour slogan « Donne-moi une autre chance et je vais te prouver que je peux changer ». Tout com­mence par l’étude des conditions de vie du délinquant, de sa famille et de son entourage pour pouvoir établir le plan d’action qui lui convient. « On tient compte de la situation sociale de chaque cas, des raisons de son incar­cération, et surtout des problèmes qui l’ont poussé à commettre ce délit. Ensuite, on lui procure un soutien économique, juridique, sanitaire et psychologique pour que ce jeune mineur ne récidive pas », explique l’assistant social.

Une réhabilitation dans la société qui va servir d’exemples aux autres mineurs et les empêcher de com­mettre des délits plus graves.

« C’est un travail de longue haleine. Nous avons commencé ce travail avec la délinquance juvénile en 2003. Nous avons programmé des cours de for­mation pour les juges et avons étudié la situation de la délinquance avant de pouvoir établir un programme qui puisse faire de la détention une expé­rience constructive », explique Mirna Bouhabib, directrice de l'UNODC. C’est ainsi que trois nouveaux ateliers ont été inaugurés dans le centre de Marg: climatisation, électricité et mécanique.

Au village Al-Ménayar, une ban­lieue loin de la capitale, Mahfouz, 20 ans, a été lui aussi l’un des bénéfi­ciaires du projet. « J’ai reçu du pro­gramme de réhabilitation une somme de 5000 L.E. pour monter mon pro­jet de vendeur de glace ambulant. Je gagne entre 50 et 80 L.E. par jour, c’est largement suffisant pour cou­vrir mes frais », dit-il. A présent, il se dit plus mature et surtout plus lucide, de quoi s’éloigner du monde de la drogue. Il sait qu’il doit conserver son projet car un ancien détenu n’a aucune chance d’être recruté dans une institution gouvernementale. « J’ai envie d’être une personne res­pectable, Dieu me voit et c’est lui qui me surveille », lance Mahfouz avec une touche de tristesse, comme s’il craignait l’avenir.

Des projets sous haute surveillance

En effet, pour arriver au stade de lancer un projet, il faut passer par plusieurs étapes.

« Nous commençons par travailler avec eux, alors qu’ils sont encore derrière les barreaux. Nous avons un bureau dans le Centre de détention des mineurs de Marg. Nous organi­sons des séries d’activités artistiques et on demande à tous les délinquants d’y participer. On leur apprend com­ment se comporter en groupe et com­ment adopter une conduite positive », assure Kamel, qui ajoute qu’il s’agit là de leur faire découvrir une autre vision d’eux-mêmes.

Plusieurs tests sont effectués afin d’observer les différentes réactions et de pouvoir s’assurer que la personne a changé. « On a instauré des règles très strictes que les mineurs sont appelés à respecter et ce, pour s’assu­rer que le projet porte ses fruits. On leur demande de ne pas fumer de cigarettes durant plusieurs jours, de ne pas lancer d’injures, de dire à leurs parents de ne pas ramener de nourri­ture à la prochaine visite », énumère Hani Béheira, directeur du projet à l’association Afaq Guédida. Ces res­trictions montrent à quel point le délinquant est engagé et capable d’être une personne responsable après sa réinsertion.

Chacun est libre de choisir l’activité qui lui convient à travers les ateliers existant dans le centre. Trois mois avant la libération, on remet à un avo­cat tous les papiers nécessaires pour légaliser son statut, monter son projet et lui éviter les complications admi­nistratives.

« Ces mineurs doivent passer par différentes étapes, surtout durant les 3 derniers mois avant leur libération. On aborde tous les problèmes aux­quels ils pourront faire face quand ils seront en liberté. On les informe de la situation de leurs familles », souligne Nadi Kamel, PDG d’Afaq Guédida pour le développement social. Kamel précise que 39 ONG travaillent sous l’égide de cette association dans toute l’Egypte.

A Hélouan, Chaabane, 24 ans, tra­vaille dans le vernissage des meubles. Il tient à la main un paquet de ciga­rettes. Souriant, il travaille tout en espérant changer de travail. Il conti­nue de supplier Hani Béheira pour qu’il l’aide à avoir un tok-tok car c’est plus rentable (environ 300 L.E. par jour). Béheira refuse catégoriquement car ces véhicules à trois roues sont conduits sans permis et les agents de police peuvent arrêter les chauffeurs. Chaabane a obtenu durant son séjour au centre un certificat d’alphabétisa­tion. A sa sortie il a reçu une somme d’argent pour faire des travaux dans son domicile du Fayoum, mais il espère encore obtenir de l’argent pour monter un projet à grands profits.

Et après 2017 ?

Cependant, ce programme connaît des échecs. Certains ont récidivé et ont même commis des crimes plus graves que ceux pour lesquels ils ont purgé des peines de prison. Parmi les 635 délinquants bénéficiaires du pro­jet de réhabilitation, une centaine n’ont pas suivi le programme jusqu’à la fin. « Ils nous ont donné des infor­mations erronées sur leur vie et ont refusé toutes sortes de réhabilitation qui leur a été proposée. Leurs his­toires sont trop compliquées et nous n’avons pas pu réussir à les stimu­ler », dit Bouhabib, consciente que la mission est difficile.

Le projet doit prendre fin en 2017. Les Nations-Unies cherchent à mettre un plan pour garantir sa continuité. « Nous proposons au ministère de la Solidarité sociale de modifier la loi de l’enfant. Pour le moment, la loi sti­pule que l’âge du délinquant va jusqu’au 21 ans. Ce qui fait que des jeunes sont mis avec des enfants en bas âge dans le même centre de déten­tion. Ce qui peut les influencer », explique Bouhabib.

D’après Mahmoud Al-Badawi, acti­viste et avocat spécialiste dans le dossier des enfants, ces derniers ont été les premières victimes des change­ments politiques que le pays a connus ces trois dernières années. Les ONG ne peuvent pas, à elles seules, régler tous ces problèmes à la fois.

Autre obstacle auquel on doit faire face: le budget du ministère qui s’oc­cupe de ce dossier est restreint. « La plupart de ces projets sont soutenus par des sponsors. Dès que l’argent manque, tous ces programmes et ser­vices s’arrêtent », conclut Mirna Bouhabib.

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