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Ramadan à la belle étoile

Dina Darwich , Dina Darwich , Dina Darwich , Lundi, 21 juillet 2014

Chaque année durant le Ramadan, la capitale devient la destination favorite des villageois démunis venus profiter de la charité des Cairotes. Ils dorment sur les trottoirs et mangent à leur faim avant de repartir chez eux. Reportage.

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(Photos : Mohamad Maher)

Chaque année au mois du Ramadan, les rues des alentours de lamosquée Al-Hussein se transforment en grand dortoir à ciel ouvert. Des villageois démunis envahissent les trottoirs et dorment à même le sol. Ils sont natifs de Charqiya, Ménoufiya, Qalioubiya, Daqahliya, Gharbiya... Durant ce mois béni, ils viennent au Caire pour travailler ou mendier et campent devant cette mosquée.

Le vacarme de la rue et les lumières scintillantes qui ornent la mosquée n’empêchent pas Am Hokcha, venu de Charqiya, de dormir un peu avant le sohour. Depuis dix ans, ce paysan septuagénaire vient au Caire pour profiter de la générosité des Cairotes durant le mois saint du Ramadan.

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Selon l'Organisme central de la mobilisation et des statistiques, 49  % des habitants des zones rurales n'ont pas le strict minimum pour vivre honorablement. (Photo : Mohamad Abdou)

« Je ne possède pas de terrain agricole, je travaille dans les champs pour gagner mon pain. Avec l’âge, je n’ai la force ni de retourner la terre, ni de la cultiver comme je le faisais autrefois. Et ma maigre retraite qui ne dépasse pas les 100 L.E. ne me suffit pas pour me nourrir. Pour moi, la capitale c’est l’Eden. Là, je mange à ma faim, sans dépenser un sou, grâce aux tables de charité et je dors dans la rue, l’hôtel des pauvres, qui ne ferme jamais ses portes », dit Hokcha qui ne peut se permettre de payer 20 L.E. par jour pour dormir à l’hôtel populaire Nour Al-Sabah, situé tout près de la mosquée. Un hôtel qui n’accueille que des villageois.

Autour de ce monde, un business fructueux a vu le jour. Ahmad, âgé de 35 ans, dresse des tapis en plastique afin que les villageois puissent trouver où dormir à bon marché. Il loue la place à 2 L.E., un tapis peut servir une dizaine de personnes.

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Ahmad et les autres qui se sont lancés dans ce business se partagent le droit de louer des tapis autour de la mosquée. Les prix sont fixes: 2 L.E. par jour et par personne. « Même si le client ne veut pas dormir, il doit commander une boisson. Un minimum de charge est exigé pour l’usage de mon tapis, même s’il doit se reposer uniquement », dit Ahmad avec une pointe d’humour. Il confie entretenir avec beaucoup de soin « son hôtel ambulant ». « Chaque jour, je ramasse les tapis et je les lave pour accueillir de nouveaux clients », poursuit Ahmad qui possède quatre tapis.

Autour des mosquées

Durant le mois du Ramadan, beaucoup de trottoirs du Caire sont occupés par des villageois. Bien qu’ils soient traqués de toutes parts par la police, ils connaissent tous les endroits où ils peuvent passer une nuit tranquille. « Ils campent autour des grandes mosquées cairotes comme Al- Hussein, Sayeda Nefissa, Sayeda Zeinab ou bien dans les cimetières du quartier Al-Mégawrine. Certains occupent même les trottoirs qui entourent la gare, pour être proches des trains et économiser les frais de transport, quand ils auront décidé de retourner dans leurs villages », explique Hayam Sébaï, sociologue et metteur en scène.

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La plupart des provinciaux qui viennent au Caire en dehors du Ramadan sont des maçons ou des vendeurs ambulants. Mais pendant le mois sacré, ce sont surtout des mendiants qui débarquent dans la capitale.

Hamdi Al-Zoghbi, surveillant à la gare du Caire, nous apprend que chaque jour, 9 trains arrivent de Haute-Egypte et 12 de Basse-Egypte. La masse de gens qui affluent vers la capitale est plus importante en début de journée et les premiers jours de la semaine. Par contre, le mercredi et le jeudi, le flux vers les villages est plus important. Les villageois qui débarquent au Caire ont des objectifs précis. « Habituellement, les gens natifs de Haute-Egypte viennent pour travailler dans le secteur de construction, ceux de Basse-Egypte sont des vendeurs ambulants. Mais la situation diffère durant le mois du Ramadan. Ce sont les plus nécessiteux qui viennent pour recevoir la charité. Cette catégorie est donc prête à vivre dans n’importe quelles conditions et rentrer par la suite avec un peu d’argent dans les poches », explique Hamdi.

Repartir … ou rester

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Si certains considèrent cette visite dans la capitale comme passagère, d’autres finissent par s’installer définitivement dans la capitale. C’est sur le trottoir situé en face de la gare du Caire que Mahmoud, un étudiant qui vient de passer son bac, s’est installé.

Ses examens terminés, il s’est précipité vers la capitale pour ramasser un peu d’argent et s’offrir des vêtements neufs pour la fête. Ce petit espace qui lui sert de dortoir est composé d’un sac de jute rempli de citrons qui lui sert de coussin, de pages d’un vieux journal en guise de matelas avec le pont du 6 Octobre comme toit pour se protéger de la chaleur de l’été.

A dix heures, quand le mouvement augmente dans la rue, il se réveille pour vendre ce qu’il a ramené de chez lui. « Ici, personne ne me connaît. La cohue du Caire me permet de me fondre dans la foule. Cela me libère des contraintes rigoureuses de la Haute-Egypte. Vendre du citron dans mon village à Sohag est une honte. Pour nous, les villageois, dormir dans la rue est une catastrophe, car la pauvreté est un péché que les familles déploient un grand effort pour cacher », lance Mahmoud qui se sert de la devanture d’un kiosque pour étendre son linge.

Phénomène historique

Pour Sayed Al-Achmawi, professeur d’histoire contemporaine à la faculté de lettres, de l'Université du Caire, ces visites d’un mois sont un phénomène historique. « Au cours de l’histoire égyptienne, c’est souvent le duo épidémie et pauvreté qui a poussé ces villageois à quitter leurs villages. C’est dans un contexte économique et social difficile que l’exode rural s’est déclenché. Pour ces villageois, goûter aux mets de la ville et voir les femmes cairotes sont des rêves qui ont toujours animé leurs esprits ».

D’après lui, le Ramadan est pour eux une occasion à ne pas rater, surtout que le pouvoir a toujours été tolérant envers les gens qui dorment dans la rue durant le mois du Ramadan et lors des mouleds religieux. D’ailleurs, les derviches et les fidèles ont pris cette habitude de dormir tout près des mosquées ou des mausolées, une sorte de rigueur puritaine de leur part.

Et les chiffres semblent le prouver. Selon une étude effectuée par l’Organisme central de la mobilisation et des statistiques, le taux de pauvreté est en recrudescence, soit 25,2% de la population en 2010-2011 contre 26,3% en 2012-2013. Une recherche sur le revenu et les dépenses a montré qu’une famille égyptienne a besoin de 1620 L.E. par mois, pour pouvoir couvrir ses besoins. 49% des habitants des provinces de Haute-Egypte n’atteignent pas ce revenu, contre un tiers de ce taux dans les régions urbaines. Le gouvernorat d’Assiout est celui qui a atteint le taux le plus élevé de pauvreté, soit 60% contre 16% dans la capitale. Cette pauvreté prend de l’ampleur lors des saisons de fêtes, surtout que les besoins des familles augmentent.

Braver tous les dangers

Mais dormir dans la rue, c’est aussi braver tous les dangers. « Il faut élaborer des techniques pour pouvoir dormir dans la rue », explique Tolba, un mendiant de 37 ans. De l’insécurité aux manifestations en passant par les pickpockets, les dangers sont nombreux. « Les marches et les manifestations sont moins nombreuses que l’année dernière. On arrive à dormir tranquillement. L’année dernière, le Ramadan a coïncidé avec les événements de Rabea. On devait se déplacer d’un coin à un autre et parfois fuir pour éviter de se faire écraser, de se blesser ou d’être arrêtés par la police », assure Tolba qui change aussi de coin selon le temps. « Pas de climatiseur dans la rue, seuls les arbres peuvent nous servir à nous protéger du soleil », explique Tolba.

Sénoussi, 64 ans, préfère le silence des cimetières. Là, il peut dormir tranquillement et plonger dans un profond sommeil. Un solide carton que lui a donné une famille riche lui sert de coussin et contient tout son trésor qu’il conserve précieusement sous sa tête lorsqu’il dort.

Natif de Béni-Soueif, ce vendeur d’encens a pris pour habitude d’écouler ses articles au Caire durant le mois du Ramadan. Ce qui lui permet de rembourser quelques dettes qu’il a contractées durant l’année.

Il préfère fuir la cohue et les lumières des quartiers vivants pour dormir tranquillement. Il confie avoir du mal à dormir près d’autres personnes sur un même trottoir. C’est pour cela qu’il choisit, depuis cinq ans, ce trottoir adjacent à un cimetière appartenant à une grande famille cairote.

« Dormir auprès des morts est bien plus confortable. Ce sont eux qui sommeillent et veillent sur la ville jusqu’au lever du soleil. De plus, les morts ne ronflent pas. C’est un grand avantage », conclut-il en riant.

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