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Brèves de comptoir rue de la Bourse

Manar Attiya, Mardi, 06 novembre 2012

Autour de la Bourse, 19 cafés accueillent des citoyens en tout genre. Chacun a sa spécificité : le café des révolutionnaires, celui des familles ou des intellectuels ... mais dans tous, on y parle politique. Promenade.

Centre-Ville
Le café des révolutionnaires est, depuis le 25 janvier, le lieu de rassemblement des manifestants, majoritairement libéraux. (Photos : Nader Ossama)

« Qui va monter sur l’estrade pour parler au nom des manifestants et des révolutionnaires ? A bas le règne du guide suprême ! Liberté ! Justice ! A bas la constituante ! ». C’est sur la terrasse d’un café, connu sous le nom du café des révolutionnaires où se rassemblent une centaine d’activistes et membres de nombreux partis politiques et mouvements révolutionnaires.

Les membres du mouvement de la jeunesse du 6 Avril appellent à manifester place Tahrir, épicentre de la révolte de 2011, pour revendiquer plus de justice sociale. Ceux du parti du Front démocratique sortent des rouleaux de papier. Ils ont l’habitude de se rassembler ici chaque jeudi soir, la veille des millyoniyat (manifestations) pour discuter de la situation dans le pays.

Les uns sirotent un thé, servi dans de petits verres à l’égyptienne, d’autres fument un narguilé tout en proposant de nouveaux slogans dans une ambiance conviviale. « C’est ici que je me suis familiarisé avec la politique. Comme on dit, c’est dans ce café qu’on invente nos slogans pour se faire entendre », dit Abdallah Noufal, membre du mouvement du 6 Avril. « On se rencontre pour échanger nos points de vue et rêver d’un avenir meilleur », ajoute Noufal, qui travaille à la banque Misr, située à quelques pas du café des révolutionnaires.

Les cafés de la Bourse, logiquement situés à proximité de la Bourse, sont au nombre de 19, tous côte à côte. Chacun a sa spécificité. Certains sont réservés aux familles, d’autres aux révolutionnaires, alors que quelques-uns sont destinés aux intellectuels, artistes et écrivains. Il suffit de faire un tour dans ces cafés pour faire connaissance avec une large tranche de la société égyptienne.

Lecafé des révolutionnaires est, depuis le 25 janvier, le lieu de rassemblement des manifestants, majoritairement libéraux. Ces derniers n’ont jamais quitté l’endroit durant les 18 jours de la révolution. Depuis, le café, soigneusement décoré aux couleurs du drapeau égyptien, est devenu le lieu de rencontre de ces jeunes de la révolution.

Ici, les chaises sont orientées vers les passants. On vient aussi pour regarderla foule qui se promène.Les tables sont si proches que vos voisins s’invitent volontiers dans vos discussions. Et on est persuadé que c’est cette familiarité avec la rue qui attire les clients.

Lieux de rencontres

Des jeunes révolutionnaires, des vieux, des coptes, des activistes femmes et de jeunes filles sont attablés côte à côte. Avant la révolution, un tel cocktail de citoyens était rare. Aujourd’hui, ils sont tous là pour discuter de la situation politique, de leurs problèmes ou du nouveau gouvernement.

Ces jeunes révolutionnaires ne voient aucun progrès depuis l’accès au pouvoir de Mohamad Morsi : hausse des prix, pénuries d’essence, de bonbonnes de gaz, coupures de courant, manque de propreté et insécurité dans les rues ... voilà le bilan qu’ils dressent.

A l’intérieur du café, et sur les trottoirs qui l’entourent, les jeunes révolutionnaires n’ont qu’un espoir : que les slogans scandés durant la révolution soient appliqués : prise en charge des blessés et des familles des martyrs, libération des officiers du 8 Avril, reprise du procès des symboles de l’ancien régime impliqués dans la mort des manifestants,récupération de l’argent détournéet des terres spoliées. Pour la majorité de ces jeunes, la révolution n’est pas terminée. Le but n’était pas seulement de faire tomber un régime, il va falloir maintenant entamer une révolution sociale, une vague de changement des mœurs.

« Nous continuerons à manifester place Tahrir jusqu’à l’obtention de toutes ces revendications », lance Ahmad Akef, membre du Parti démocratique qui habite à Héliopolis. Il se rend dans ce café tous les jours pour être au courant de ce qui se passe.

Le café de la révolution est l’un des endroits les plus animés de la capitale. Les habitués y fêtent aussi leurs fiançailles. Alors que les cérémonies de mariage des gens huppés se déroulent dans les grands hôtels de la capitale, les activistes préfèrent fêter leur union dans l’un de ces cafés devenus célèbres.

Les invités fument la chicha en écoutant un DJ ou un groupe de musique traditionnelle qui anime la soirée. Un caméraman suit pas à pas les jeunes fiancés pour immortaliser cette soirée unique. « L’ancien régime nous a contraints à nous diviser, à force de répression, mais depuis la révolution, il n’y a plus aucune raison de rester chacun dans sa bulle », se réjouit un manifestant.

Rue Al-Borsa

Le café de la révolution n’est pas le seul à être situé sur la rue Al-Borsa. Selon Zein Al-Abedine Fouad, poète des années 1960 qui habite au centre-ville depuis son plus jeune âge, ces cafés ont commencé à apparaître dans les années 1990. A l’époque, l’Etat voulait transformer cette zone en rue piétonne pour préserver le patrimoine architectural du khédive Ismaïl, qui a régné sur l’Egypte de 1863 à 1879 et qui est à l’origine de l’extension de la ville du Caire avec ses quartiers modernes construits selon des modèles européens.

Les cafés de la Bourse ont commencé à pousser comme des champignons. Les propriétaires ont installé des chaises en bois et des tables en plastique sur les trottoirs, ce qui a commencé à gêner les passants et a poussé les habitants du centre-ville à déménager ailleurs. Les résidents ont finalement quitté leurs domiciles après avoir présenté plus de 500 plaintes au commissariat du centre-ville.

En avril dernier, l’Etat a voulu fermer les portes des cafés de la Bourse suite aux accrochages qui ont eu lieu entre des serveurs et des marchands ambulants qui avaient assailli l’endroit. Ce jour-là, les activistes Ahmad Doma, Walid Abdel-Raouf et Mohamad Salah ont été blessés légèrement, et Khaled Al-Sayed a été grièvement touché à la tête.

Zein Al-Abedine est l’un des habitués. C’est ici où il rencontre des intellectuels, des écrivains, des artistes, des poètes, des cinéastes et des metteurs en scène. Il se déplace depuis 35 ans d’un café à l’autre pour s’inspirer. Aujourd’hui, il vient rencontrer des jeunes activistes et des visages de la société égyptienne. Il discute littérature et politique.

Mégahed Al-Azab, artiste plasticien, est aussi un habitué depuis plus de 40 ans. Il regrette cependant que ces nouveaux cafés — y compris ceux de la Bourse — ne ressemblent pas aux anciens cafés du centre-ville à l’exemple de Zahret Al-Bostane où l’on peut commander un café ou un thé à la menthe pour 1 ou 2 L.E. et une chicha pour 5 L.E. Dans les cafés de la Bourse, qui accueillent souvent de nouveaux visiteurs, il faut débourser un minimum de 20. « Et si on veut s’y attarder, on peut claquer entre 60 et 80 L.E. Pour nous, c’est un peu trop cher, surtout si on s’y rend tous les après-midi », déplore Al-Azab.

Am Hamdi, spécialiste des familles
A deux pas, le café de Am Hamdi est un endroit convivial où des familles viennent déjeuner et passer un moment de détente avec leurs enfants.Am Hamdi, le propriétaire, évoque sa propre expérience : « Ce n’est toujours pas facile pour des parents de sortir quand on a un bébé ou des enfants en bas âge et de s’installer dans n’importe quel café en Egypte ».

Il a donc eu l’idée de créer un lieu cosy pour accueillir les familles. Am Hamdi veut « permettre aux mamans de souffler entre deux biberons, de lire un magazine ou de papoter avec leurs copines ». Son café est l’endroit où tous les membres d’une même famille peuvent se rencontrer et humer la brise du soir. Une grand-mère peut venir passer un temps agréable avec sa fille, sa belle-fille ou ses petits enfants. « Et on en profite pour parler politique », dit une grand-mère nommée Hadja Wafaa.

Plus loin, sur une autre table, sont attablés des employés de la banque Misr. Ils ont choisi un petit coin au fond pour chatter sur leurs smart phones. « Nos clients sont en majorité des employés de banque, des médecins, des ingénieurs, des journalistes et des comptables », dit fièrement le serveur Khaled.

Avec le temps, il a tissé des relations d’amitié avec toutes ces personnes. Il a fini par connaître les habitudes de chacun, le café et la chicha qu’ils préfèrent ainsi que leur table de prédilection. Il y a ceux qui aiment s’asseoir sur la terrasse et ceux qui aiment s’attabler à l’intérieur. Il a même aménagé un petit coin télé. Mais ses clients ne sont pas tellement amateurs du petit écran.

Waël, Walid et Ossama, de jeunes ingénieurs, font de ce café leur point de rencontre après le travail. « S’il y a un match de foot important, on décide de le regarder ensemble dans ce café qui se transforme en tribunes de stade, tellement l’ambiance devient euphorique », dit Waël.

Au fond de la rue de la Bourse, on aperçoit un grand café d’un genre unique. Il a été inauguré après la révolution du 25 janvier par une femme. Des fleurs ornent le centre des tables. Ce café accueille des troupes musicales et des groupes de danse folklorique. On peut voir des danseurs et écouter le son de la darbouka et du mizmar en bois. Bref, une image de l’Egypte révolutionnaire, conservatrice et qui aime se divertir. Des scènes de la vie quotidienne qui peuvent paraître contradictoires, mais qui arrivent, malgré tout, à cohabiter.

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