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Les Egyptiens bravent le danger

Manar Attiya, Lundi, 10 février 2014

Les récents attentats à la bombe n'ont pas bouleversé la vie quotidienne des Egyptiens. Des millions d'entre eux continuent à fréquenter les marchés et les clubs.

Marchés
Les actes terroristes n'empêchent pas les gens de mener leur vie normalement.

« Explosion d’une bombe tout près du camp de la Sécurité centrale sur la route Le Caire-Alexandrie ». « Explosion près du Centre culturel russe ». « Des experts en explosifs ont réussi à désamorcer une bombe artisanale plantée dans un bloc de sable devant le palais de jus­tice ». « Arrestation d’un homme appartenant à un groupe terroriste, il fabriquait des bombes à Hélouan ». « Désamorçage d’une bombe près du siège du parti Al-Wafd à Doqqi ». « Les autorités égyptiennes ont inter­rompu le trafic sur plusieurs lignes du métro du Caire après la découverte de deux bombes sur les rails d’une station au sud de la capitale ». Ce sont quelques exemples de textos reçus chaque jour par les citoyens, et ce, depuis quelques mois. Certains de ces textos se sont avérés être des rumeurs comme celui des bombes installées sur les rails du métro et qui n’étaient que des sacs de ciment d’où sortaient des fils électriques, destinés à faire peur aux gens. Ils ne contenaient aucun agent explosif.

En fait, l’Egypte a connu des tensions exacerbées ces derniers mois, depuis la destitution du président islamiste Mohamad Morsi et la chute du régime des Frères musulmans, le 3 juillet 2013.

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Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces attentats n’ont pas suscité l’hystérie collective. Ils n’ont pas réussi à répandre la panique parmi les citoyens. « Le citoyen égyptien est conscient de ce qui passe mais il a décidé de continuer à vivre normalement, de braver le danger et de faire face à une organisation terroriste internationale », déclarait l’écrivaine Farida Al-Choubachi, en référence à la confrérie des Frères musulmans.

Les trottoirs de la plus grande zone commerciale du centre-ville à Talaat Harb, tout près de la place Tahrir, sont bondés de monde. Des hommes et des femmes accompagnés de leurs enfants font leur shopping. Idem pour les clubs qui sont des lieux de rencontre fami­liale. Les cinémas et les cafés sont également pleins. Les centres commer­ciaux ne semblent pas être touchés par cette atmosphère tendue. Le jeudi et le vendredi, ils sont pleins à craquer à l’exemple de City Stars, dans le quar­tier de Madinet Nasr, ou de Cairo City Mall, situé à Al-Tagammoe Al-Khamès, et plusieurs autres encore.

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Une voiture piégée a explosé à 6h30 devant la direction de la police au Caire, le 24 décembre. (Photo : Mohamad Adel)

Beaucoup de clients font du lèche-vitrine, d’autres sont là pour profiter des soldes d’hiver. Devant chaque centre commercial, on retrouve les mêmes mesures de sécuri­té draconiennes. Des agents de sécuri­té, fusils à la main, sont postés et contrôlent chaque véhicule. Pare-chocs contre pare-chocs, les voitures atten­dent leur tour. Les chaussées sont étroites et les véhicules ont du mal à avancer. Chaque conducteur doit ouvrir la malle de sa voiture, montrer sa carte d’identité et son permis de conduire, pendant que deux chiens détecteurs de bombes font le tour du véhicule. Ce contrôle ne dérange personne, ni même l’embouteillage qu’il provoque. « Ce n’est pas logique de faire perdre à nos enfants les quelques jours de congé de la mi-année et de rester à la maison à ne rien faire », lance Nahla Abdel-Karim, employée dans une banque, attablée dans un café au centre com­mercial Sun City, situé au quartier de Sheraton Héliopolis. Chaque jeudi, Nahla rencontre ses amies dans ce café. Les unes et les autres sont accom­pagnées de leurs filles âgées de 12 à 14 ans. Pendant que les mamans papotent et consomment des boissons, les filles rentrent au cinéma pour voir le dernier film de la saison.

Les Egyptiens n’ont pas peur

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(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Adaptation aux circonstances ou excès de réalisme ? Les Egyptiens sont connus pour leur amour de la vie. Et ce ne sont pas ces quelques attentats à la bombe qui vont les empêcher de sortir. Les gens se sont aussi quelque peu accoutumés à voir des scènes de violence à la télévision ou même dans les rues. Aujourd’hui, tout le monde condamne ces actes terroristes. « En vérité, les Egyptiens n’ont pas peur. L’Egyptien croit fermement en Dieu. Il est convaincu que seul lui (le Bon Dieu) décide de notre vie », note Dr Khalaf Al-Chazli, sociologue à l’Université de Minya, tout en citant la sourate Al-Tawba (l’immunité), verset 51 qui dit : « Rien ne nous atteindra, en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous. Il est notre maître ! Que les croyants se confient donc en lui ! ».

Dr Khalaf Al-Chazli revient sur les trois bombes qui ont explosé près de chez lui, le 1er février 2014. « C’était des bombes artisanales et l’une d’elles a explosé. Elle contenait un agent chimique qui, au contact de l’air, provoque une déflagration dès qu’on l’agite. Une heure plus tard, la rue qui longe la corniche a repris vie. Mes enfants sont sortis pour acheter des vêtements et moi j’avais un rendez-vous que je ne pouvais pas rater, et on n’était pas la seule famille à sortir, d’autres familles sont également sorties pour se promener ou faire des achats », se souvient Dr Al-Chazli.

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Les citoyens sont plus déterminés que jamais à faire face au terrorisme. (Photo : Mohamad Adel)

Les Frères musulmans sont sur le banc des accusés. La confrérie chercherait à effrayer la population en plaçant des bombes dans les rues devant les écoles et les transports publics.

En effet, le 24 janvier 2014, à la veille du troisième anniversaire de la révolution qui a mené à la chute de Hosni Moubarak, quatre attentats à la bombe ont frappé Le Caire, l’un devant le quartier général de la police. « Une caméra a filmé la scène. On voit un homme sortir d’une camionnette et monter dans une voiture quelques minutes avant l’explosion », rapportent les chaînes de télévision. Dans la même journée, trois autres explosions ont eu lieu : l’une près d’une station de métro du quartier de Doqqi, la 2e a visé un poste de police à Talbiya, près de Guiza, et la dernière a eu lieu près d’un cinéma, au quartier d’Al-Haram. A rappeler que le 24 décembre 2013, un attentat à la bombe a fait 12 morts et 134 blessés dans un complexe des forces de sécurité dans la ville de Mansoura, dans le Delta du Nil. Le 26 décembre de la même année, une bombe a explosé à l’intérieur d’un bus au Caire. Trois jours plus tard, une autre explosion a eu lieu à proximité d’un bâtiment des services de renseignements militaires à Belbeis, dans le nord de l’Egypte. Sans oublier l’attentat manqué contre le ministre de l’Intérieur égyptien, Mohamad Ibrahim, le jeudi 5 septembre 2013.

La vie continue

« C’est vrai que nous sommes un peu perturbés par ces attentats à la bombe mais on ne va pas baisser les bras. Chaque jour, je me rends à mon boulot. Je fais mes courses au supermarché. J’accompagne mes enfants à l’école et le week-end, je les emmène au club. Je veux dire que la vie ne va pas s’arrêter pour autant », lance Manal Mahmoud qui possède un magasin de prêt-à-porter à Roxy, à Héliopolis.

Quant à la jeune génération, de 13 et 15 ans, elle ne se prive pas de sorties, malgré les événements qui secouent le pays. Les adolescents et les enfants se rendent aux clubs avec leurs parents ou leurs amis. « On préfère passer notre temps dans ce club car on est en sécu­rité », note Noureddine qui joue au football au club Al-Chams, à Héliopolis. Sur les cinq portes du club Al-Chams, une seule est ouverte et accueille les adhérents. « On a fermé les autres pour éviter les problèmes. Elles donnent sur l’autre côté de Aïn-Chams où résident beaucoup de Frères musulmans. Ces derniers sèment la terreur dans un pays qui n’aspire qu’à la paix et à la tran­quillité », dit le portier du club tout en fermant le portail en fer forgé. Toutes les voitures doivent rentrer par la porte nº 1.

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Des jeunes ont essayé d’entrer dans un centre commercial, situé tout près de chez eux, mais les agents de sécurité leur ont interdit l’accès car ils n’étaient pas accompagnés de leurs parents et n’avaient pas leurs cartes d’identité.

Autres scènes, autres lieux. Les cafés, situés à Korba, à Héliopolis, sont encore le lieu de rencontre de plusieurs générations. Ici et là, en bordure du trottoir, des hommes fument tranquille­ment la chicha. D’autres boivent du thé en jouant au jacquet. Jeunes et vieux discutent à bâtons rompus de l’actuali­té. Ils rient aussi de tout et de n’importe quoi. Quand le vent souffle trop fort, les clients rentrent à l’intérieur et ils se lancent dans d’interminables parties de trictrac ou de dominos. « Tout cela prouve que le citoyen égyptien a fait tomber les barrières de la peur. Les actes terroristes n’ont fait que renforcer la persévérance de chacun et la déter­mination de l’Etat à éradiquer le terro­risme », dit le maréchal Abdel-Fattah Al-Sissi dans un communiqué de presse.

D’autres personnes ont peur des attentats à la bombe à l’exemple de Nevine Abdallah qui a changé son style de vie. Elle évite d’aller dans des endroits surpeuplés craignant pour sa vie et celle de ses enfants. « Je ne me rends plus dans aucun mall et je ne prends plus le métro depuis le début de la révolution du 25 janvier 2011. Et si les attentats se poursuivent, je ne vais plus envoyer mes enfants à l’école ». Une peur justifiée même si elle n’est pas partagée par l’ensemble des Egyptiens.

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