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Le plan B des policiers

Hanaa Al-Mékkawi, Lundi, 30 décembre 2013

Depuis trois ans, de nombreux officiers de police décident de prendre des congés sans solde ou de démissionner. Certains trouvent dans cette décision un soulagement, mais d'autres échouent à se détacher de leur fonction d'origine. Histoires croisées.

Police

« Je ne fuis pas mes responsabilités. J’ai juste besoin d’un moment de répit, ensuite je reprendrai ce travail que j’adore », annonce Gamal sur le ton de celui qui veut à tout prix se justifier avant d’annoncer à son entourage sa fraîche décision. Gamal, officier de police, a décidé de prendre un congé d’un an au cours duquel il exercera un autre métier. Il dit avoir juste besoin de prendre du recul face au stress permanent dans lequel il vit. Et s’il prend une telle décision après 15 ans de loyaux services, ce n’est sans doute pas à la légère. Les difficultés du métier ne sont pas nouvelles, mais depuis la révolution du 25 janvier 2011, tout le secteur de la police travaille dans des conditions singulières.

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Ce qui a contraint de plus en plus d’officiers à changer de métier et entamer une autre vie. Difficile pour des personnes habituées à qui l’on doit respect et obéissance.

Mais la situation a complètement changé ces dernières années et les policiers soumis à une forte pression sont devenus déprimés et pointés du doigt. Alors certains ont choisi de s’éloigner pour un temps en prenant des congés sans solde, alors que d’autres ont carrément remis leurs lettres de démission. « Même mon uniforme qui est une source de fierté, je n’ose plus le porter », dit Gamal qui, durant ce congé, sera directeur de la sécurité dans une banque. « Peut-être que cette période d’accalmie sera profitable pour moi. Etre en contact avec des gens, s’en approcher différemment, apprendre à connaître leur façon de réfléchir, tout cela me permettra de voir les choses autrement », poursuit Gamal.

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La chute de Moubarak et de la révolution n'a pas réussi à achever le conflit entre le peuple et la police.

Ce dernier se considère chanceux d’avoir trouvé ce nouveau travail. En plus, il est bien payé et continue à donner des ordres, comme dans sa vie d’avant.

Un travail qui ressemble au sien mais dans un style différent. « Etre policier n’est pas seulement un métier, mais un style de vie. Et donc, il m’est difficile de me transformer en un homme qui reçoit des ordres de quelqu’un », dit Gamal qui confie avoir des difficultés à apprendre aux agents de sécurité de la banque le sens de la perfection, car ils ne donnent pas assez d’importance à certains détails importants à ses yeux.

« Nous avons souffert de l’injustice »

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Khaled se rappelle le 28 janvier 2011 comme si c’était hier. C’est le jour où il y a eu les affrontements les plus violents entre révolutionnaires et forces de l’ordre et le jour où la police a été affaiblie. Depuis, les heurts se sont poursuivis sans jamais s’arrêter. D’après Khaled, c’est la corruption dans le ministère de l’Intérieur qui a poussé le peuple à faire cette révolution. « Mais ce que personne ne sait, c’est que nous sommes aussi les victimes de ce système corrompu. Nous avons souffert de l’injustice surtout à l’époque de Habib Al-Adely (ministre de l’Intérieur sous Moubarak, ndlr) et même bien avant. Cependant les gens généralisent et émettent des préjugés qui condamnent tous ceux qui travaillent dans ce secteur », explique Khaled qui a démissionné depuis un mois et qui projette de commencer une nouvelle vie dans le secteur du tourisme.

Ce dernier confie que les pressions subies au sein du ministère lors des trois dernières années n’ont rien de comparable à la période qui a précédé la révolution. « Chaque jour un nouveau front s’ouvre pour nous attaquer. Les gouvernements, le président et la rue changent, mais la cible est toujours la même : la police », dit Khaled.

Aujourd’hui, pas de tension ni de pression. « Je me sens beaucoup plus à l’aise en sortant de chez moi portant un jean et un pull et sans avoir peur d’être assassiné et en sentant que les miens ne sont pas menacés », raconte Khaled.

Sa décision a, en fait, soulagé toute sa famille qui vivait auparavant dans un état d’alerte permanent et ce, après l’assassinat de beaucoup de ses collègues lors des derniers mois.

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Le bâtiment de la direction de sécurité à Mansoura a été détruit suite à une attaque terroriste.

Depuis la révolution, les conditions de travail des policiers s’avèrent encore plus compliquées. Ces derniers sont soit accusés d’être avec le régime et contre les révolutionnaires soit avec les Frères et contre leurs opposants, et après la révolution du 30 juin, ils ont été accusés par les Frères musulmans d’avoir aidé l’armée dans « son coup d’Etat », comme ils prétendent. « Alors nous risquons à tout moment de perdre notre vie surtout que les affrontements actuels sont avec des islamistes qui jugent licite notre sang et appellent leurs fidèles à nous tuer en échange de sommes d’argent », dit Sameh qui a été obligé de changer de logement à plusieurs reprises, puis a décidé de prendre un congé pour se reposer. D’après lui, ce congé fera du bien à tout le monde : sa famille toujours effrayée et menacée, son travail qu’il ne peut plus assumer et lui-même car il n’en peut plus face à ce stress insupportable.

En plus des menaces d’assassinat qu’il reçoit, il se fait insulter partout. A chaque fois que les gens sont en colère après une décision ou une loi, ils condamnent et attaquent la police et la prennent pour seul responsable. « On nous met dans le même sac avec l’armée, les seuls coupables et responsables de toute la situation précédente et actuelle par laquelle passe le pays. Nous sommes considérés comme des traîtres par les gens qui ne se donnent pas la peine de nous voir comme de simples citoyens, des êtres humains. Nous avons des problèmes comme tout le monde, nous revendiquons des droits, et notre secteur souffre de corruption, et nécessite une réforme tout comme les autres institutions de l’Etat », dit Hossam en affirmant que cette réforme ne viendra que par les officiers eux-mêmes qui, d’après lui, commencent à suivre le bon chemin. Un pas en avant qui pourrait, d’après Hossam, réconcilier le peuple avec sa police.

« Impossible de changer »

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Les policiers font adieu les uns aux autres et attendent leur tour entre un jour et autre.

Sameh se présente toujours avec le statut d’officier bien qu’il soit embauché dans une banque. Il traite les gens comme il en avait l’habitude. Que ce soit chez lui, dans la rue ou au travail, c’est lui qui commande et a le dernier mot. « Impossible de changer. De toute façon, ce serait inutile puisque je dois reprendre mon poste de policier dans deux ans », confie Sameh. Pourtant, il est souvent en conflit avec lui-même. « J’en suis arrivé au point que je ne pouvais plus assumer mon activité comme il le fallait. Je devais m’éloigner pour prendre du recul ». Mais, cette nouvelle vie qui paraît plus paisible et sans risque ne semble pas le soulager. « Je ne suis pas parvenu à donner un congé au policier qui me hante », relate Sameh.

Adel, lui, a tout fait pour se débarrasser

de ce personnage de policier. Depuis qu’il a démissionné, il travaille dans une université privée. Il a tellement attendu le jour où il allait quitter définitivement le ministère de l’Intérieur. « Dans mon nouveau job, je m’occupe de la gestion et l’organisation, des choses que je maîtrise grâce à mes années de service à la police », dit Adel.

Mohamad, par contre, n’a pas supporté de vivre chaque jour dans l’attente de mauvaises nouvelles de la mort d’un ou de plusieurs de ses collègues. Il en enterrait un puis rentrait poursuivre son travail en échangeant avec ses collègues des regards lourds de sens sans prononcer un mot. Des regards qui veulent dire : à qui le tour la prochaine fois ? « Les 5 derniers mois ont été un vrai cauchemar. On est arrivé à ne plus avoir le temps de pleurer nos martyrs, à assister à leurs funérailles ou à consoler leurs familles. C’est horrible d’apprendre la mort d’un ou plusieurs de nos collègues et d’entendre que d’autres se félicitent de leur victoire », dit Mohamad qui dit avoir besoin de mettre de l’ordre dans ses idées et prendre du recul avant de décider s’il va reprendre son travail ou changer de carrière. Cela fait deux mois qu’il n’ose pas dire à ses enfants qu’il n’exerce plus son métier d’officier. « Je ne veux pas qu’ils pensent que je suis un lâche », explique-t-il.

En fait, beaucoup hésitent de dire qu’ils ont quitté la police, de peur d’être accusés d’être faibles ou de faillir à leur responsabilité.

Difficile de connaître le nombre exact d’officiers qui ont démissionné ou ont pris des congés sans solde, mais selon Hani Abdel-Latif, vice-ministre de l’Intérieur, le nombre ne diffère pas des autres années. « C’est une chose normale et tout à fait légale puisque la loi permet à n’importe quel fonctionnaire de l’Etat qui a passé dix ans de service de prendre un congé non payé à condition que cela ne dépasse pas les 5 ans. Les officiers de police sont habitués à prendre de longs congés surtout pour travailler ailleurs », explique Abdel-Latif. Il affirme que le ministère ne pose aucun obstacle à ses officiers, à condition qu’ils donnent la preuve qu’ils travailleront dans un endroit respectable. Hélal ne nie pas que dernièrement les conditions de travail des policiers sont extrêmement pénibles, mais les officiers sont préparés pour les affronter.

Il affirme aussi que le nombre de candidats à l’école de police a augmenté depuis la révolution, contrairement aux prévisions. D’après Hélal, si certains officiers quittent le service parce qu’ils sont déprimés ou fatigués, cela ne veut pas dire qu’ils se désistent de leur responsabilité.

Pourtant, ces propos ne semblent pas convaincre tout le monde. Mohamad considère que les policiers subissent des pressions insupportables. « Nous serons toujours accusés de telle ou telle chose, et le plus grave c’est que personne ne veut se mettre à notre place avant de nous juger », dit Mohamad en affirmant que, nerveusement, il était au bord de la catastrophe.

Un avis partagé par Khaled qui n’a pas malgré tout perdu la foi en sa mission. « Entre un régime dictatorial qui utilisait la police pour la protection du pouvoir et un autre fasciste qui parle au nom de Dieu, le peuple est la victime, tout comme nous », estime Khaled qui échange les nouvelles avec ses collègues sur la page Facebook du club général de l’Union des officiers de police.

Une page parmi tant d’autres sur lesquelles se retrouvent les officiers qui discutent de tout. Ces pages sont pour la plupart couvertes des photos des martyrs de la police, de leurs familles et de témoignages de solidarité et d’espoir que les visiteurs s’échangent entre eux.

Aujourd’hui, Khaled refuse de rester les bras croisés en voyant ses collègues sacrifier leur vie. Suite à l’attentat de Daqahliya, le 24 décembre dernier, qui a coûté la vie à au moins 14 personnes, il a lancé un appel à tous les officiers ayant pris congé et même aux démissionnaires pour reprendre le service le plus vite possible. « C’est l’appel du devoir qui nous anime et qui sera toujours plus fort que la peur ou la haine », achève Khaled.

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