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Chanter : la formule magique pour enseigner

Chahinaz Gheith, Lundi, 16 décembre 2013

Une salle de cinéma, un projecteur, un D.J. et des chansons populaires. Tels sont les moyens utilisés par un professeur de cours particuliers pour que les élèves assimilent mieux les matières d'examen du bac.

Chanter : la formule magique pour enseigner
Un cours de philosophie dans une salle de cinéma et aux rythmes de chansons populaires. Voilà qui est original. (Photo: Moetaz Abdel-Haq)

« Des réductions sur tout : appa­reils électriques, machines à laver, cuisinières, réfrigérateurs … ». Les articles soldés sont exposés dans les vitrines du Grand Mall à Hélouan. Pourtant, les boutiques de ce centre com­mercial chassent les mouches sauf celle de Gamal Ghoneim qui grouille de monde. De jour comme de nuit, c’est un va-et-vient incessant. En fait, ce magasin mène vers une salle de cinéma. La clientèle est même différente : des filles et des garçons de 17 et 18 ans. Mais que font-ils ? Préparent-ils leur trousseau de mariage aussitôt ?

Ces groupes d’adolescents se rangent à la queue leu-leu, attendant leur tour. Dans un petit coin, entouré d’appareils électro­ménagers, se trouve un petit bureau sur lequel se tassent des paquets de fiches de révision. Une femme surnommée « Miss Salwa » est chargée de collecter l’argent et de distribuer les fiches. Sa mission termi­née, un homme demande aux jeunes de le suivre. Ils se dirigent tous vers une salle de cinéma qui se remplit rapidement à cra­quer. Au premier abord, on a l’impression qu’ils vont assister à la projection d’un film. Soudain, une personne fait irruption dans la salle. C’est Omar Hamed. La tren­taine environ, il sera dans un moment la vedette de ce spectacle. Son apparition est suivie d’un tonnerre d’applaudissements. Puis c’est le silence et le spectacle com­mence. A l’aide d’un micro, d’un projec­teur et utilisant l’écran du cinéma, l’homme commence à expliquer des phrases puis les fredonne et les répète plusieurs fois sur des airs de chansons populaires bien rythmées. En réalité, il ne s’agit ni de film, ni de concert musical mais d’un cours particulier de philoso­phie. Une méthode plutôt infaillible pour enseigner cette matière compliquée à ses élèves en classe de terminale. Et si le prof chante et danse en donnant son cours, les élèves ne sont pas en reste et l’accompa­gnent. Et ça marche ! « On apprend mieux lorsqu’on est actif et acteur plutôt que lorsqu’on est spectateur du cours », lance Omar Hamed à ses élèves. Et d’ajou­ter :« Rester de longues heures et parfois même des journées devant un gros livre à réviser ou tout simplement à apprendre une leçon … c’est ennuyeux et on finit par se lasser ou bâiller… ! Testez donc cette méthode : Tu as une chanson que tu pré­fères, un chanteur que tu adores ! Tu as du mal à retenir un truc. Tu n’as qu’à essayer de coller l’une à l’autre, les phrases de la leçon sur les paroles de la chanson et essaie de les fredonner, ainsi tu retiendras tout. C’est fabuleux ». Il continue avec la même intonation, cherchant des rimes à chaque phrase tout en demandant à ses élèves de les chanter et en ajoutant d’autres phrases au fur et à mesure jusqu’à ce qu’il s’assure que ses élèves ont bien compris et sont capables de réciter par coeur la leçon.

Mais qui pourrait croire que la philoso­phie d’Aristote se transformerait un jour en chansons populaires récitées par coeur par les élèves de terminale ? Et comment est née cette idée originale d’enseigne­ment — voire géniale selon certains — chez ce professeur devenu aussi célèbre que les stars de cinéma ?

Et bien que Hamed ait choisi cette salle de cinéma, d’autres ont loué la salle de conférences de Madinet Nasr pour conte­nir le nombre croissant des élèves pour les révisions de fin d’année. Des méthodes qui ne manquent pas d’originalité. Des assistants les aident dans leur travail.

Chanter : la formule magique pour enseigner
Pour accéder à la salle de cour, les élèves traversent un magasin d'électroménager.

Omar Hamed, qui travaille à l’école Ahmad Zoweil dans le quartier de Maadi, dit avoir exercé cette profession depuis une quinzaine d’années. Il n’a jamais rêvé d’enseigner mais voulait plutôt rentrer à l’Académie de police pour devenir officier ou travailler dans les services de rensei­gnements militaires. Il s’emballe, ses yeux pétillent et il a du mal à dissimuler la tris­tesse qu’il éprouve en parlant de ce rêve qu’il n’a pu réaliser. Cependant, il a déci­dé de réussir dans son travail. Instauré sous sa forme actuelle, le baccalauréat a vu passer des centaines de générations d’élèves anxieux. Un stress et un cauche­mar que vivent chaque année les parents égyptiens. Raison pour laquelle Hamed a décidé de résoudre ce problème à sa manière. « Rien de pire qu’un enseignant qui ne peut pas comprendre qu’on ne peut pas comprendre », dit-il tout en citant la maxime qui dit : L’ennui naît de l’unifor­mité. Avec des matières compliquées et des programmes traditionnels et surchar­gés de la sanawiya amma (baccalauréat en égyptien), l’élève se sent perdu et a du mal à assimiler ses cours. S’il n’y a pas d’élé­ment moteur, on se heurte à un mur. Et si la peur et la contrainte ne sont pas le moteur de l’apprentissage se pourrait-il que ce soient l’envie, la curiosité et le plaisir de s’émerveiller ? Telle est donc sa formule magique.

Etudier sans s’ennuyer

« J’ai voulu réduire la souffrance de mes élèves, leur faciliter les choses et sti­muler leur potentiel lors des examens en leur permettant d’apprendre le pro­gramme à l’aide d’une méthode qu’ils pourraient apprécier et qui est la chan­son. La mémoire dépend de notre état affectif. On ne retient facilement que ce que l’on aime. Inversement, la mémoire a du mal à enregistrer ce qui lui déplaît. La motivation (faire plaisir) mais également la destination (prof sympathique ou anti­pathique) et l’effort de mémorisation par­ticipent à sa réussite », explique Hamed en disant que le temps consacré à l’ap­prentissage d’une leçon varie en raison inverse de l’intérêt qu’inspire la matière : plus l’intérêt est élevé plus la durée est brève, plus il est faible, plus elle est lon­gue. Et pour réaliser cela, ce professeur tente de donner son cours en utilisant à la fois la mémoire visuelle et auditive. En fait, la première consiste à rappeler à l’élève une image visuelle qu’on aurait précédemment photographiée intérieure­ment et pour laquelle on a besoin d’appo­ser des figures, des schémas, des mots en gras ou en italique. Et la seconde, à répéter ce que l’on a appris ou ce que l’on a com­menté en faisant une observation et pour laquelle on doit retenir les commentaires, les sons des mots prononcés à voix haute lors de l’apprentissage. « L’un des secrets de la mémoire phénoménale des comé­diens de théâtre tient au fait qu’une bonne partie des répétitions se produit sur la scène même où sera donnée la représenta­tion théâtrale », assure-t-il.

Les élèves émerveillés

Qu’en disent les élèves ? Reçoivent-ils de la qualité ou se font-ils arnaquer ? Après avoir surmonté le choc de voir leur professeur chanter et danser en plein cours, les élèves ont joué le jeu. Beaucoup d’entre eux enregistrent des progrès. Voire certains anciens élèves qui ont assisté à ces cours occupent aujourd’hui de hauts postes. « Dès la première minute de cours, non seulement je comprenais ce qu’il expliquait, mais je percevais aussi les liens logiques de ses phrases et ses allu­sions. C’est un bon pédagogue qui sait expliquer de différentes façons afin de nous transmettre l’information, alors le groupe comprend une centaine d’élèves », dit Rania Réda, qui a connu son profes­seur quand ce dernier donnait un cours particulier à son frère devenu aujourd’hui un officier dans l’armée. Les réponses de ses élèves insistent aussi beaucoup sur la maîtrise des connaissances. « M. Omar sait de quoi il parle. Il sait faire aimer sa matière, tient compte de nos difficultés et nous donne des cours bien structurés où l’on sait où on va … », souligne Ahmad Kamel. Quant à Israa Ramzi, celle-ci attend avec impatience son cours de philo­sophie et de logique et tente d’appliquer la même méthode pour les autres matières qu’elle trouve difficiles et répugnantes. « Ce cours est un moment de détente et de relaxation. Ici tout est différent, et l’am­biance nous aide à nous éloigner du stress, depuis le choix de l’endroit, à savoir la salle de cinéma et parfois une salle de fêtes dans un club pour contenir le nombre important d’élèves, jusqu’au professeur et sa méthode intéressante », rétorque-t-elle.

Chanter : la formule magique pour enseigner

Même avis partagé par les parents qui semblent plutôt satisfaits de cette méthode grâce à laquelle leurs enfants obtiennent de bonnes notes. « Qu’il chante ou danse, peu m’importe la manière d’enseigner, le plus important est que ma fille réussisse à l’examen et ait de bonnes notes », affirme Abdel-Raouf, père de deux filles en terminale.

Des parents sceptiques

Et bien que plusieurs parents, anciens ou actuels, aient apprécié cette initiative pédagogique, certains l’ont rejetée catégo­riquement. « Cette méthode répétitive, dans le but de faire apprendre par coeur aux élèves une matière pour leur per­mettre de réussir à l’examen, ne va faire sortir qu’une génération de perroquets. Une génération qui récite par coeur mais qui ne comprend rien, or la réforme exige d’accorder une place plus importante à la compréhension et à la réflexion », argu­mente un professeur qui refuse de prendre son collègue pour un modèle de réussite. Le célèbre acteur Mohamad Sobhi a atta­qué sévèrement le clip de Omar Hamed passé en boucle sur Youtube. « Un bon professeur est celui qui doit savoir se faire respecter. Chacun de nous a partagé des souvenirs et de petites histoires autour de professeurs qui nous ont marqués. Mais le fait de voir un professeur avec un tambour en train de danser et de chanter pendant le cours est inacceptable et constitue une déviation en matière d’enseignement qui a besoin d’une vraie révolution de moeurs », s’indigne Sobhi. Pour finir, laissons la parole au ministre de l’Education, Mahmoud Abou-Nasr, qui trouve que cet enseignant est doué et sa méthode originale, vivante voire impor­tante pour l’acte pédagogique. « Rendre des élèves heureux et des cerveaux compé­titifs. Tel est le secret de sa réussite dans ce métier difficile et passionnant à la fois », conclut-il .

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