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Des foyers égyptiens aux couleurs du Ramadan

Chahinaz Gheith , Mercredi, 13 mars 2024

Effervescence dans les rues égyptiennes et remue-ménage dans les foyers. Comme chaque année, le Ramadan est accueilli comme il se doit. Les Egyptiens s’ingénient à choisir les plus belles décorations propres à ce rendez-vous annuel au goût singulier. Focus.

Des foyers aux couleurs du Ramadan
(Photo : Yasser Al-Ghoul)

C’est un mois pas comme les autres pour les musulmans du monde entier, mais en Egypte, il a un goût bien particulier. Dans les rues du Caire et des autres villes égyptiennes, les décorations lumineuses scintillent, les lanternes font leur apparition, les balcons regorgent de banderoles et de guirlandes lumineuses en forme de croissant et d’étoile. Le tout, sur fond de chansons célébrant l’arrivée de ce mois sacré. Et, dans les marchés, ce ne sont pas seulement les fruits secs, les dattes et autres produits alimentaires propres au Ramadan qui sont prisés, mais aussi tout un tas d’articles dédiés au mois saint. Car les ménages égyptiens sont aussi très friands d’articles de décorations et d’ornements qui ajoutent à l’ambiance si spéciale du Ramadan.

Mues par le souci de préserver cette tradition qui relève d’une culture sociale, d’une vision festive de ce mois sacré, la plupart des femmes égyptiennes se plient à ces préparatifs avec soin et amour. C’est le cas de Rihab Salem, 32 ans, qui, quelques jours avant le Ramadan et après un grand ménage, décore sa maison avec des lanternes raffinées et des guirlandes lumineuses pour ajouter une touche de magie à l’atmosphère. Autrement dit, en cheffe d’orchestre, cette maîtresse de maison veille à ce que l’atmosphère soit exceptionnelle : le salon est réaménagé d’une nappe brodée, de coussins décoratifs et de tentures murales aux motifs de croissants de lune, d’étoiles et de calligraphies arabes, transformant chaque coin en un sanctuaire de paix et de spiritualité. Sans oublier les effluves d’encens et les plats concoctés et servis dans une belle vaisselle sortie pour l’occasion. Et elle-même porte une abaya quand elle reçoit ses hôtes. « Je considère le mois du Ramadan comme un invité dans le foyer, alors, évidemment, je fais tout pour l’accueillir de la meilleure manière que ça soit. De quoi changer mon quotidien et égayer mon iftar en décorant la maison d’une manière spécifique », lance Rihab dont la table se drape d’accessoires : elle met les petits plats dans d’autres plus grands et les lanternes s’éclairent dans un jeu de calligraphie arabe. Une floraison de couleurs vives qui apporte une atmosphère joyeuse à la maison et qui enchantent aussi les enfants.


Avant le début du mois sacré, chacun s’attelle à décorer sa maison comme il se doit.

De la déco et bien plus

Idem pour Sarah Mostafa, qui a l’habitude de tout préparer à l’avance et de ne rien laisser au hasard pour que le Ramadan soit accueilli dans une ambiance conviviale et dans un climat inouï de piété et de spiritualité. Pour cette femme de 40 ans, cette atmosphère vaut la peine d’être vécue. A l’instar de Noël en Occident, elle orne son foyer de lumières et d’autres décorations pendant le Ramadan. « J’adore créer une ambiance chaleureuse et accueillante pour ma famille et mes amis, en utilisant des décorations qui reflètent ma personnalité et mes goûts. Je trouve également beaucoup d’inspiration sur les réseaux sociaux où je peux partager mes idées et découvrir celles des autres femmes », lâche-t-elle. Mais, dit-elle, lorsqu’elle a fait le tour de plusieurs marchés à Midan Al-Gamie et Al-Nozha Al-Guédida, elle a été choquée par les prix exorbitants. Elle s’est rendue donc au quartier d’Al-Darb Al-Ahmar, à la rue Khayamiya, où les prix sont bien inférieurs. Par exemple, un coussin en tissu khayamiya, ce tissu portant des motifs géométriques et curvilignes en forme d’arabesque, se vend à 60 L.E. contre 140 à Al-Nozha, et les petits plats des noisettes à 200 L.E. contre 300 L.E. Quant aux lanternes de grande taille, leur prix varie entre 1 500 L.E. et 5 000 L.E. Selon elle, les articles les plus tendance cette année sont les lanternes métalliques dorées haut de gamme, les encensoirs, les lampes LED, les compositions florales élégantes, les cousins imprimés vintage avec des roses vives distinctives et les personnages de dessins animés égyptiens rétro tels que Bakkar, Bougui, Tamtam, Fananis et autres. Sarah tente de faire vivre ses enfants dans un esprit du Ramadan. Elle voit que les décorations du mois sacré motivent aussi les enfants à respecter leur jeûne. « Je fabrique certaines décorations de toutes pièces avec mes enfants. C’est une façon de leur inculquer l’amour de ce mois, et cela nous aide, en tant que parents, à les familiariser avec le concept du jeûne », poursuit-elle.

Pour Nour Sameh, 52 ans, la question dépasse le rituel social. Orner la maison est pour elle une façon de se focaliser sur sa foi. « Je ressens le besoin d’embellir mon intérieur pour le mois sacré du jeûne afin de vivre profondément le changement qui s’opère. L’idée n’est pas de changer la décoration du tout au tout, mais simplement d’apporter une touche particulière », déclare Nour qui a préparé un coin prière dans la salle de séjour, parfumé d’encens et décoré de banderoles murales où sont écrites, dans une belle calligraphie, des phrases comme Ramadan Karim (joyeux Ramadan), Bienvenue au Ramadan, Ramadan est le mois de l’obéissance et du pardon, ainsi que des versets coraniques.


Des motifs ramadanesques emblématiques inondent l’intérieur des foyers, créant une ambiance chaleureuse et spirituelle.

La sociologue Samia Saleh estime que les décorations spéciales du Ramadan relève du patrimonial, du culturel et du socio-économique. « Il s’agit de traditions transmises de génération en génération. Nos aïeux dotaient le Ramadan d’une importance telle qu’il était comparable à un invité de haute considération. Cette personnalisation du mois sacré pousse les femmes à s’adonner au nettoyage de la maison, à sa décoration avec du papier coloré et des lanternes, ainsi qu’à s’approvisionner en denrées alimentaires spéciales. Autant de préparatifs qui s’étalaient, jadis, sur des semaines », explique-t-elle.

Effet de mode

Si le Ramadan est une période de profonde réflexion spirituelle, de jeûne, de prière et de charité, c’est également une période de festivités joyeuses et de traditions bigarrées, à la tête desquelles le fanous ou la lanterne du Ramadan. Selon la légende, c’est le calife Omar Ibn Al-Khattab qui a été le premier à illuminer les mosquées dès le premier jour du Ramadan afin que les musulmans puissent accomplir les prières de tarawih et faire revivre leurs rituels religieux. On raconte aussi qu’à l’époque fatimide, le calife Al-Moez li-Dine Allah serait arrivé au Caire le premier jour du Ramadan, et les habitants auraient éclairé les rues sombres de la ville avec des bougies afin de l’accueillir. Au fil du temps, ces bougies se seraient transformées en lanternes peintes et ornées de motifs qui font aujourd’hui encore office de décoration. Elles auraient été également portées par les enfants qui se promèneraient dans les rues pour recevoir des friandises. Dès lors, le fanous, décoration phare du mois sacré, en est devenu indissociable.

Mais depuis, les décorations du Ramadan ont bien évolué, même si la lanterne continue de trôner en reine. Ce ne sont plus uniquement les rues et les balcons, mais aussi et surtout l’intérieur des maisons. Avec des idées de plus en plus farfelues et des modes qui s’imposent année après année. Coussins, nappes, vaisselles, guirlandes lumineuses, décorations murales, calendriers, abat-jour en forme de croissant ou d’étoiles … les idées ne manquent pas. « Aujourd’hui, la frénésie est telle que les réseaux sociaux regorgent de photos où les uns et les autres exhibent l’aménagement spécial de leur intérieur », souligne la sociologue, tout en ajoutant que le Ramadan fait désormais partie de l’écosystème consumériste. Le tout est sous l’emprise de la mode et de ses effets. Pour passer un Ramadan In, il faut respecter la tendance du moment …

La jovialité malgré tout

Consumérisme ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, chacun s’accommode à sa manière pour garder la joie et préserver le goût si particulier du mois sacré, malgré la crise. « La déco, c’est un budget supplémentaire, alors je ressors ce que j’ai accumulé au cours des années passées et ça fait l’affaire », affirme Mahi, femme au foyer. Mais pour Hagar Ziad, une jeune mariée, pas question de ne pas acheter les articles de déco. « C’est mon premier Ramadan en tant que femme mariée, alors je veux le faire comme il se doit », dit-elle, en ajoutant qu’elle n’a pas hésité à fixer un budget spécial pour l’occasion.

Quant aux commerçants, c’est aussi pour eux une occasion en or pour multiplier les ventes. Publicités ciblées, rayons dédiés, promotions … Le Ramadan est une occasion à ne pas rater et les commerçants sont prêts à tout pour capter la clientèle, avec des nouveautés qui s’adaptent au mieux aux circonstances. Dans le quartier de Manial, le magasin de hadj Hamed ne passe pas inaperçu. Il scintille de mille lampes. Des marchandises étalées en dehors de la devanture et des rayons remplis d’articles de décorations éblouissants pour ceux qui recherchent une idée originale. Beaucoup de clients y passent juste en curieux, d’autres s’empressent de faire leurs achats par crainte notamment de la hausse des prix ou de ne plus avoir autant de choix. « D’habitude, c’est une période chargée pour nous. Les clients affluent dans le magasin à la recherche de lanternes de grande taille, de nappes brodées, de couverts et de linges de table. Chaque année, nous essayons d’ajouter de nouveaux articles à notre collection pour répondre aux demandes changeantes des clients. Mais cette année, la crise économique a un grand impact sur la manière dont les Egyptiens perçoivent le Ramadan. C’est maussade », dit-il tout en empilant devant lui les housses de coussins sur lesquelles sont imprimés « Ramadan Karim », avec des couleurs et des motifs différents.

 

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