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Cairo Confessions, un espace où l’on peut tout dire

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 29 octobre 2013

Sexualité, mariage, virginité, détresse familiale … Sur la page Facebook, Cairo Confessions, des jeunes confient leurs secrets tout en restant anonymes. Un fait qui en dit long sur le malaise de la jeunesse en Egypte.

Cairo Confessions

« Je suis lesbienne. Je ressens ce penchant malgré moi et je ne sais pas quoi faire ». Cet aveu, terrible et en même temps désarmant de simplicité, est affiché sur la page Cairo Confessions de Facebook, une page créée par des jeunes et pour les jeunes, pour que ceux-ci puissent exprimer, en toute liberté et anonymement, les sujets qui les préoccupent. Comme bien d’autres déclarations, cet aveu aborde un sujet douloureux, difficile, considéré comme tabou dans la société égyptienne. « Je suis homosexuel, les gens le savent, me maltraitent ou veulent abuser de moi tandis que moi, je ne veux pas tomber dans ce piège », avoue un autre abonné de la page, tandis qu’une jeune fille livre son expérience dramatique : « Je ne suis plus vierge. Mon fiancé m’a convaincue de faire l’amour avant le mariage, malheureusement on s’est disputé, on s’est séparé et maintenant que je ne suis plus vierge, je ne peux pas entamer une autre relation. Dois-je dire la vérité ou la cacher à mon prochain compagnon ? ».

Selon Ahmad et Samir, les créateurs de Cairo Confessions, les sujets abordés par les abonnés de cette page concernent en majorité la sexualité et montrent à quel point les jeunes ne savent à qui s’adresser. « Ce qui frappe, c’est que ceux qui confient leurs secrets parlent surtout de sexualité, remarque Ahmad. Ils recourent à ce genre d’espace virtuel parce qu’ils ne savent pas à qui parler, à cause du manque de communication avec leurs amis et leur entourage ».

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Cairo Confessions offre un espace privé à tous ceux qui veulent parler, avouer et confier leurs secrets.

Ahmad et Samir ont ouvert la page Cairo Confessions en mars dernier. Succès immédiat : en 8 mois, la page a accueilli plus de 16 000 fans. Les deux jeunes fondateurs ont compris à quel point les jeunes avaient besoin d’espace pour s’exprimer. Et la page a rapidement suscité la confiance, car des règles strictes garantissent l’anonymat de ceux qui font des aveux, tout comme celui des membres fondateurs (lire l’encadré).

Se confier sans crainte d’être jugé

Cairo Confessions offre son espace à tous ceux qui veulent parler de leurs problèmes, confier un secret ou demander conseil, comme l’indique la page d’accueil : « Nos réflexions, à nous les Egyptiens, sont pour la plupart du temps censurées par les médias, ou par la société ou tout simplement à cause de notre culture. Beaucoup de jeunes ne savent pas à qui s’adresser pour parler de leurs problèmes ou confier leurs secrets. C’est la raison pour laquelle Cairo Confessions a été créé. Cet espace vous appartient, vous pouvez vous y confier sans craindre d’être jugé par autrui ».

A l’âge de l’insouciance, où d’autres ne pensent qu’à s’amuser avec leurs amis, les jeunes qui s’expriment sur Cairo Confessions abordent des sujets délicats. « Je déteste mon père, car il ne m’a pas appris ce que c’est la vie, écrit par exemple un contributeur. Mon père était très riche et j’étais très gâté. Il a tout perdu d’un coup et maintenant, je ne supporte pas la souffrance ». Tandis qu’un autre avoue : « Je volais des objets précieux à mes amis et mes parents. Puis, j’ai arrêté et j’ai commencé à les rendre sans que personne s’en aperçoive. Mais il y a certaines choses que je ne peux pas restituer. Des personnes ont été accusées à ma place. Comment me débarrasser de ce sentiment de culpabilité ? ».

Où pourrait-on lire de tels aveux, si ce n’est pas sur cette page ? Dans une société qui manque d’espaces de dialogue sur certains sujets fondamentaux, Cairo Confessions accueille les interrogations des jeunes, en majorité des adolescents, mais aussi de jeunes adultes dans la trentaine. Des jeunes qui souffrent, pensent juste ou faux, mais peu importe : l’essentiel pour eux est de s’exprimer et de pouvoir trouver un soutien ou une solution. « Lorsque je suis déprimée, il me suffit de naviguer sur la page pour découvrir qu’il y a des gens qui ont des problèmes plus graves que les miens et que je ne suis pas la seule à souffrir », confie une abonnée.

« Dois-je me suicider ? »

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Ici, on ne parle ni politique, ni religion. Amplement débattus dans les médias, ces deux thèmes ne sont jamais abordés, à la différence des sujets ayant trait à la vie privée : mariage, couple, famille … « Selon quels critères dois-je choisir mon conjoint pour garantir une vie de couple harmonieuse ? Je vois tout mon entourage triste. Pourquoi doit-on se marier ? », s’interroge une jeune fille, tandis qu’une autre expose sa détresse familiale :« Je suis étrangère et mes beaux-parents me maltraitent, ce qui n’est pas le cas avec mes belles-soeurs égyptiennes, qui roulent en voiture et reçoivent en cadeau des bijoux en diamant. Dois-je me disputer ou laisser passer les choses ? Je souffre terriblement ». Comme un écho, cette autre jeune fille avoue envisager le pire : « Ma maman a tué un homme avec sa voiture et a pris la fuite. Mon père nous a quittés il y a très longtemps et n’a plus donné signe de vie. J’ai perdu ma virginité en couchant avec mon petit copain qui refuse de se marier avec moi. Dois-je me suicider ? ».

Ces aveux ne trouveraient pas d’oreille attentive dans le monde réel, c’est pourquoi les jeunes cherchent sur Facebook les avis dont ils ont désespérément besoin. Avec des phrases simples et sincères, écrites souvent en anglais, les confessions défilent, souvent assorties de commentaires de soutien. Point essentiel, qui explique aussi le succès de Cairo Confessions : les aveux ne font l’objet d’aucun jugement. La confession de la jeune fille lesbienne n’a pas provoqué d’accusations, aucune des réponses qui lui ont été faites ne révèle de préjugés, bien au contraire. Les commentaires montrent que les autres abonnés ont essayé de l’aider à trouver une issue : « Va rendre visite à un psy », « Prends du Prozac » ou « Demande tout simplement l’aide de Dieu ». Judicieux ou maladroits, les conseils donnés sont en tout cas empreints de bienveillance.

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De multiples réunions tentent de résoudre les problèmes de société des jeunes.

Tolérance et compassion, tels sont, selon Ahmad, les deux moteurs de Cairo Confessions. La raison pour laquelle on va vers cette page, on s’inscrit dans la communauté et on rejoint la longue liste de ceux qui y expriment leurs soucis. Comme le confirme Ahmad, « les jeunes veulent entendre les avis des autres, recevoir des conseils différents de ceux de leurs proches et surtout sentir que des gens sont là, prêts à les aider ». Sur Cairo Confessions, pas de risque d’être rejeté. « Beaucoup de choses ne peuvent se dire en public, poursuit-il. Les parents n’acceptent pas les erreurs de leurs enfants et les veulent irréprochables. Ils refusent de regarder la réalité en face ». Faute de pouvoir leur avouer leurs faiblesses, les jeunes se tournent vers une communauté amie. Comme s’ils y trouvaient d’un coup des milliers de confidents.

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