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Citoyens cherchent sécurité désespérément …

Dina Darwich, Lundi, 30 septembre 2013

73 % des Egyptiens éprouvent un sentiment d’insécurité, tel est le résultat d’une étude effectuée par le centre Bassira pour les sondages d’opinion. Les Egyptiens peuvent-ils affronter le problème ?

Sécurité

« Quand la bombe qui a visé le ministre de l’Intérieur a explosé, je dormais profondément. Je me suis réveillée en sursaut, tremblant de peur », se rappelle Lobna, élève de 16 ans, qui habite l’immeuble mitoyen à celui où réside le ministre de l’Intérieur. Traumatisée par la scène, elle avait l’impression d’assister à un film d’horreur en noir et blanc. Les yeux effarés, elle bégaye encore en nous racontant ce qui s’est passé. « J’étais seule avec ma soeur plus âgée que moi de 2 ans. Le bruit de l’explosion nous a assourdies et notre immeuble a été fortement secoué. On entendait les cris des gens qui couraient dans tous les sens. Les vitres des immeubles des alentours ont été brisées, la véranda des voisins s’est écroulée et le magasin de prêt-à-porter a pris feu. Je ne savais plus quoi faire : jeter un coup d’oeil par la fenêtre pour voir ce qui se passe au risque de recevoir une balle perdue, ou rester à la maison et attendre mon sort. Depuis, je ne parviens plus à retrouver mon calme. La mort, je l’ai sentie tout près de moi », poursuit Lobna.

Cette peur ressentie par la jeune Lobna semble être partagée par une grande majorité d’Egyptiens. Une étude récente effectuée par le centre Bassira, spécialisé dans les sondages, a montré que 73 % des Egyptiens ne se sentent pas en sécurité aujourd’hui. Les résultats ont montré également que les jeunes ont plus peur que les vieux. 78 % des jeunes, âgés entre 18 et 29 ans, éprouvent un sentiment d’insécurité, contre 64 % des sondés qui ont plus de 50 ans.

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Selon Dr Magued Osman, directeur du centre, l’étude a été effectuée lors des derniers événements survenus en Egypte. Les chercheurs ont repris l’étude le lendemain de l’annonce du couvre-feu. « On a fait l’étude sur un échantillon de 1 395 citoyens, âgés de plus de 18 ans, dans les divers gouvernorats égyptiens. La méthode s’est basée sur la collecte d’informations recueillies par téléphone portable ou par le fixe », dit-il.

Par ailleurs, le centre a établi une carte géographique qui montre les régions dans lesquelles les habitants ressentent le plus d’insécurité. D’après l’étude, il y a un lien étroit entre la présence des policiers et le sentiment de tranquillité chez les citoyens. C’est toujours les grandes villes qui bénéficient d’une couverture sécuritaire plus importante, ce qui n’est pas le cas dans les villages et les hameaux les plus reculés.

« Les résultats ont montré que ce taux n’est pas aussi élevé dans toutes les régions. Pourtant, les habitants des provinces se sentent moins en sécurité : 74 % dans les villages, contre 73 % dans les grandes villes, où le service de sécurité est plus accessible. En Haute-Egypte, par exemple, le taux des citoyens qui éprouvent ce sentiment d’insécurité a atteint 75 %, contre 71 % dans les villes de Basse-Egypte », indique la recherche.

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Les jeunes ont plus peur que les vieux, ils ressentent plus l'insécurité, selon l'étude du centre Bassira.

S’agit-il d’un changement dans le quotidien de l’Egyptien qui depuis des années a été habitué à mener un train de vie paisible ? Ou d’une tactique exercée par ceux qui soutiennent les deux anciens régimes pour sanctionner un peuple qui a osé destituer les deux présidents ? « Nous vivons un véritable cauchemar qui n’en finit pas », confie Riham, 50 ans, fonctionnaire.

Dans le marché situé dans le quartier de Madinet Nasr, qui a été lors des 3 derniers mois témoin d’une bataille entre les manifestants et la police, Riham jette un regard furtif dans la rue avant de faire ses courses. Sur son portable, elle a inscrit les numéros de secours de la police et des forces armées pour les avertir au cas où elle découvrirait un corps bizarre sur son chemin. « On ne sait pas d’où peut provenir le coup. J’ai vécu la Guerre de 1967 et celle de 1973, mais en ces temps-là, tout le monde était dans le même camp contre un même ennemi bien connu. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », confie-t-elle.

C’est la cohue dans ce marché. Tout le monde tente de faire son marché avant l’heure du couvre-feu. Il est vrai que chaque citoyen mène sa vie normalement. Cependant, un état d’alerte règne. On a l’impression que préserver sa vie et celle de ses proches est devenu le voeu de chaque citoyen, comme l’explique l’écrivain Belal Fadl dans sa chronique dans le journal Al-Shorouk. « Mais c’est aussi le moment propice pour semer la zizanie et la terreur », poursuit l’écrivain.

Pire encore, le cercle des gens ciblés ne cesse de s’élargir. Tout le monde se sent visé. « On vit dans la terreur depuis la dernière fatwa de certains cheikhs qui appellent à l’assassinat des policiers et des militaires », confie la femme d’un officier, qui a requis l’anonymat.

Dans le café du coin, c’est toujours la même frayeur que l’on ressent. Le bruit d’un simple feu d’artifice lancé pour fêter un mariage peut provoquer la panique. « Entendre le sifflement des balles est devenu courant au Caire, et même d’autres plus stridents ressemblant à des explosions. Une situation qui nous fait rappeler la série d’attentats à la bombe qui ont eu lieu au début des années 1990, dont celui du café Wadi Al-Nil situé au centre-ville », se rappelle Ihab, 45 ans, ingénieur.

En fait, la sécurité est un droit élémentaire. « Il est classé à la deuxième place dans la Déclaration internationale des droits de l’homme, juste après le droit à la nourriture et à l’eau », explique le général Tareq Khidr, professeur à l’Académie de police et expert sécuritaire. Un avis qui semble partagé par Dr Mohamad Al-Mossalami, spécialiste en psychiatrie à l’hôpital de Abbassiya pour la santé psychique. « La sécurité est un élément important pour l’équilibre de l’individu et le progrès de la société. C’est un droit étroitement lié à la dignité de la personne. Ceci justifie pourquoi une femme harcelée ou un homme attaqué et dépouillé de ses biens éprouve ce sentiment d’humiliation », assure le professeur, en ajoutant que lors de son travail sur le terrain, il a remarqué que le stress a augmenté dans la rue égyptienne après la révolution du 25 janvier. « Tout le monde déprime. Il s’agit là d’une situation dangereuse puisque la dépression affecte gravement la productivité. Quand une personne se sent dans l’insécurité, son avenir lui paraît flou. Elle n’a plus d’ambition et se noie dans le désespoir », poursuit le psychiatre. Il cite le cas de deux malades, dont la politique a détruit la vie. Le premier était contre le régime de Morsi. Il a été exclu de sa famille, dont la majorité des membres sont des Frères musulmans, alors que l’autre est pro-Morsi. Ce dernier a fait une dépression et souffre de paranoïa et de schizophrénie. Il est persuadé que tout le monde le persécute. Or, dans cette ambiance de panique, il est très facile de convaincre les citoyens d’aller se coucher plus tôt que d’habitude. « Quand les régimes autoritaires arrivent à persuader les gens qu’ils sont en train de les protéger, c’est plus facile pour eux de dicter leurs ordres. C’est ainsi que l’on procède à l’asservissement des peuples », assure Waël Chaabane, activiste.

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« Pousser la société dans les labyrinthes du chaos ? », s’interroge Khidr, et d’ajouter : « Les gens confondent révolution et chaos ». Selon l’expert sécuritaire, depuis le 25 janvier 2011, il y a des tentatives pour porter atteinte au prestige de l’Etat et au contrôle de ses institutions. Attaquer les institutions publiques est considéré par certains citoyens comme un acte héroïque alors qu’il est réprimé dans le monde entier. Il ajoute : « Le ministère de l’Intérieur qui a travaillé dans de telles conditions a été comme un corps sans âme. On a peur de rentrer dans une décennie noire, à l’instar de l’expérience algérienne. Pourtant, aujourd’hui, la situation s’est nettement améliorée. Les gens qui ont souffert de l’insécurité commencent à réaliser qu’il faut tout faire pour rétablir la sécurité. Pour ce faire, il faut tendre la main à la police, qui est de nouveau présente dans la rue ».

Une chose qui soulage Hana, 45 ans, professeur à l’université. « Je me sens plus tranquille quand je vois la police antiémeutes dans la rue. Une scène qui m’était insupportable auparavant, car elle était source de tension, mais aujourd’hui, cela me donne de l’espoir ».

Or, malgré ces sentiments mitigés, l’espoir reste vivant dans la rue égyptienne. Indice : d’après la même étude du centre Bassira, 62 % de l’échantillon interrogé ont assuré que l’avenir serait meilleur, contre 9 % qui pensent qu’il va être pire, alors que 9 % ne prédisent aucun changement et 20 % n’ont pas d’avis. Des chiffres allant de pair avec les analyses des psychiatres qui tentent d’étudier le changement de l’humeur de l’Egyptien. « On est très optimiste et malgré cette crise, l’Egyptien trouvera toujours une issue à cette impasse. D’autres peuples au Moyen-Orient comme le Liban et l’Iraq ont réussi à s’adapter au danger. Le peuple égyptien aime la vie. Il pourra survivre et surmonter tous les obstacles », conclut le psychiatre.

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