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Une porte, une histoire …

Chahinaz Gheith , Mercredi, 19 octobre 2022

Ils ne sont plus qu’une poignée, et pourtant, ils poursuivent leur activité avec passion. Ce sont les amateurs et collectionneurs de portes anciennes, symboles de l’histoire des habitants de l’Egypte d’antan. Zoom.

Une porte, une histoire …
(Photo  : Ahmad Agamy)

Peu de gens connaissent l’histoire des portes antiques aussi bien que lui. Sa collection impressionnante est le fruit de la passion de toute une vie: de centaines de portes qui, au fil des ans, sont devenues un élément important du patrimoine culturel et historique. Son grand atelier, de plus de 100 ans, situé dans le quartier de Ramlet Boulaq, au Caire, est bien connu. Héritier du métier de collectionneur de portes anciennes de son père, Mazhar Abdel-Wadoud se charge, depuis près de 50 ans, de récupérer les vieilles portes des immeubles en cours de démolition. Il rassemble des portes anciennes de différents gouvernorats d’Egypte, y compris en Haute-Egypte, à Alexandrie et à Béheira. « Les portes anciennes subissent de plein fouet les conséquences de l’urbanisation, alors qu’elles accompagnent les gens depuis des centaines d’années. Mon action a pour but de préserver ces portes qui se perdent progressivement », explique-t-il.

Pour lui, les portes ont une longue histoire. « Chaque porte est témoin de l’histoire d’une maison, et chaque porte est aussi révélatrice d’un artisan pas comme les autres. Ces derniers ont donné un grand intérêt aux détails dont sont formées les portes des maisons. Ils se sont même intéressés à fabriquer des heurtoirs en forme de paume, connus sous le nom de paume de Fatma », lance Mazhar, qui se considère comme étant le gardien de l’histoire et de l’art. Très fier de son travail, ce passionné montre du doigt des portes antiques singulières qui transmettent des sensations fortes et qui conservent leur essence centenaire.


Mazhar Abdel-Wadoud, amateur et collectionneur, récupère les portes anciennes des immeubles en cours de démolition. (Photo  : Ahmad Agamy)

« Chaque porte inspire et révèle la culture et l’identité du propriétaire. Par exemple, l’étoile de David sur la porte indique que le propriétaire est juif. Les vignes indiquent que le propriétaire est chrétien. Des versets coraniques et des poèmes sur la porte montrent que le propriétaire est musulman ou arabe. Il y a aussi la porte de la maison du maire d’un village qui reflète une vie aisée de ses habitants, alors que d’autres portes reflètent la pauvreté des habitants des maisonnettes, ou bien leur simplicité ou leur générosité … Par leurs détails, leurs décorations, leurs gravures et leurs dessins, les portes sont parfois indicatives de la nature et des origines des habitants de la maison », explique-t-il, tout en ajoutant que les conceptions artistiques des portes reflètent la période au cours de laquelle elles ont été fabriquées.

Une valeur inestimable

Expert dans son métier, il suffit qu’il pose son regard sur une porte pour identifier sa valeur et son histoire. «  La variété de ces portes est unique au Caire, voire dans toute l’Egypte. Il y a des portes composées d’une seule pièce, d’autres à deux volets. Elles sont faites d’un mélange de bois et de fer forgé. Leurs couleurs varient de même », souligne Abdel-Wadoud, tout en montrant l’une des portes de l’ère fatimide qui était décorée de formes botaniques, de lignes courbes et d’écritures coufiques. L’or et l’argent ont été utilisés dans certaines de ces décorations. Les motifs géométriques étaient également populaires à l’époque ottomane. Et ce, à l’encontre du Caire khédivial, celui-ci s’inspirait des styles architecturaux de France et d’Italie. Les portes adoptaient un design Art déco européen caractérisé par des lignes claires, précises et des formes géométriques.


Les portes en bois occupent une place particulière dans l’architecture de l’Egypte. (Photo  : Ahmad Agamy)

« En étudiant les portes, leur histoire et les gens qui vivaient derrière elles, on peut retracer l’évolution des villes égyptiennes pendant les XVIIIe et XIXe siècles. C’est un aspect de l’identité culturelle de notre pays », affirme Abdel-Wadoud, qui place toutes ses vieilles portes à l’air et au soleil, car elles sont fabriquées avec la plus grande précision et sont solides. « Ces portes ont vécu pendant de nombreuses années exposées à la chaleur, au froid, à la pluie et à la poussière, les espèces de bois les plus communément utilisées sont le noyer, le pin, le chêne, et ils peuvent tout supporter. C’est pourquoi leurs prix sont chers », précise-t-il. Leurs prix varient entre 5000 L.E. et 20000 L.E., mais la valeur artistique et l’attachement que leur portent leurs propriétaires sont inestimables.

Art, culture et patrimoine

Abdel-Wadoud ne demande qu’à s’y intéresser de manière plus approfondie et préserver les portes anciennes en tant que richesse nationale. « Le passé des portes fait aussi l’actualité du présent. Aujourd’hui, en cette période de bouleversement urbain, les anciennes portes de villages doivent être préservées en tant que témoin historique et culturel du peuple », estime-t-il.

En effet, les portes en bois occupent une place particulière dans l’architecture de l’Egypte. Elles ont intrigué nombre d’observateurs et de chercheurs comme elles ont attiré les collectionneurs. Leurs formes et leurs décors n’ont pas laissé insensibles les amateurs d’art. L’une de ces architectes est Sara Khaïri, qui a lancé une initiative intitulée « Les 1 000 portes du Caire », afin de mettre en relief, à travers la photographie, la beauté cachée des portes. L’objectif de cette initiative est de répertorier les portes du Caire, à savoir Bab Zoweila, Bab Al-Nasr, Bab Al-Fotouh, Bab Al-Ghour, Bab Al-Wazir, Al-Bab Al-Akhdar, Al-Bab Al-Guédid, etc. « Nombreux sont ceux qui s’intéressent aux sites archéologiques et à leurs édifices. Mais personne n’a prêté la moindre attention aux portes. La porte, c’est l’identité, c’est la première chose que l’on remarque », explique la jeune femme qui va plus loin encore. « Les portes sont-elles réellement faites pour cacher l’intérieur ou plutôt pour susciter notre curiosité ? », poursuit Sara Khaïri. Selon elle, le processus de leur patrimonialisation, c’est-à-dire de leur acquisition de la qualité de bien patrimonial digne d’être sauvegardé, est à la fois complexe et passionnant.


La vétusté des portes est apparente comme si l’on vivait encore au passé. (Photo  : Ahmad Agamy)

Voyage dans le passé

Au quartier de Sabtiya, précisément à l’atelier de Fathi Osmane, la vétusté des portes est apparente, comme si l’on vivait encore au temps des Fatimides. Pousser la porte de son atelier, c’est faire un saut dans le passé. Son enfance est liée aux anciennes maisons et aux anciennes portes de villages. Nettoyer, restaurer la porte et lui redonner sa couleur d’origine sans aucun ajout, voilà le travail de Osmane. Mais ne lui dites surtout pas qu’il est un collectionneur. Pour lui, ce n’est pas de la collection, car la porte n’est pas seulement cette pièce de bois inerte, mais des témoins qui cachent les secrets des habitants de la maison. « Si je change quoi que ce soit dans l’aspect original de la porte, cela signifie que sa valeur diminuera, tout comme son prix. La beauté de la porte est dans ses origines, et je travaille pour la rendre telle qu’elle était », indique-t-il, tout en affirmant qu’une fois les portes amenées, elles sont lavées à l’eau pour enlever le sable, puis il les laisse sécher à l’air libre. Il peut parfois arrêter de travailler sur une porte si une infection par une punaise du bois était découverte, car elle est contagieuse et pourrait endommager les autres portes.

Une nouvelle vie

Qu’il s’agisse des portes des villages, des palais, des maisons privées ou encore des greniers, de par leur forme, leur disposition, leur composition décorative et leurs éléments constitutifs, elles témoignent très souvent d’une bonne maîtrise de cet art délicat qu’est la menuiserie. D’aspect sobre ou élaboré, en passant par d’innombrables degrés de perfection, elles reflètent tantôt un caractère purement fonctionnel, tantôt un souci esthétique et symbolique indéniable. Mais parmi ses collections, il considère que les plus belles portes sont celles des palais de Haute-Egypte. « J’ai beaucoup de vieilles portes de palais de Haute-Egypte, où les portes ont beaucoup de décorations, et il y a des clients qui aiment ce genre de portes », déclare Osmane, dont les clients sont des résidents de complexes résidentiels modernes qui aiment et apprécient les antiquités, des célébrités telles que l’actrice Yousra et le speaker Chérif Madkour, ou des producteurs de médias qui utilisent les portes dans des films et des pièces de théâtre. Tel est le cas de Haïdi Mostafa, une amatrice des portes antiques, qui tombe de temps à autre sur ces portes oubliées. Pour elle, tout ce qui est ancien est beau. C’est pour cela qu’elle prend le temps de s’arrêter pour observer une porte dans ses moindres détails. Plus tard, elle réfléchit à la manière d’y investir en fonction de sa demande. « Aujourd’hui, ces vieilles portes ont acquis de nouvelles fonctions : accrochées aux murs des salons tel un tableau de peinture, servant comme paravent ou munies de pieds et faisant office de table. Dans les deux premiers cas, prime leur valeur esthétique, dans le troisième, on leur invente une fonction à laquelle le menuisier n’aurait jamais songé ! Mais dans tous les cas, une certaine idée de l’art, voire de la mémoire, n’est pas absente », confie cette décoratrice.


Chaque porte recèle une histoire et préserve des caractéristiques culturelles uniques. (Photo  : Ahmad Agamy)

Un avis partagé par Ahmed Sélim, l’un des collecteurs de portes anciennes au quartier de Charabiya. Diplômé en tourisme et hôtellerie et exerçant ce métier depuis une dizaine d’années, il croit en l’importance de son travail malgré les obstacles confrontés dans la collecte, le nettoyage et la restauration des portes. « Ces portes anciennes ont un grand succès commercial en Egypte et à l’étranger. Elles sont recherchées par beaucoup de décorateurs dans le but de les réutiliser pour agrémenter les façades des restaurants ou pour orner des palais et des villas », souligne Sélim, qui confie être satisfait de sa vie et de son travail, et que son moment le plus heureux est lorsqu’il achète une vieille porte qui est belle dans sa forme, son bois et ses décorations.

Pourtant, ce dernier craint pour l’avenir de son métier, qui n’a pas encore de relève. « Si, dans le marché de l’art, ces nouvelles fonctions servent d’argument de vente, dans les musées, la valeur patrimoniale justifie l’acquisition. Cependant, comme pour beaucoup de biens du patrimoine mobilier, la circulation s’effectue en dehors des circuits contrôlés. D’objet utilitaire, la porte est devenue un objet aux dimensions esthétiques et artistiques indéniables. Elle témoigne d’un savoir-faire qui disparaît sous nos yeux et qui mérite certainement d’être sauvegardé et transmis », conclut-il.

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