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Ces majestueuses tours à pigeons

Hanaa Al-Mekkawi , Mercredi, 24 août 2022

Elles ont longtemps orné les toits des maisons de la campagne égyptienne, mais on les voit aujourd’hui de moins en moins. Ce sont les célèbres tours à pigeons. Bien plus que l’élevage des pigeons, ces tours font partie de la culture égyptienne. Reportage au gouvernorat du Fayoum.

Ces majestueuses tours à pigeons

La beauté de leur design attire les regards des visiteurs dès leur arrivée au gouvernorat du Fayoum, en Haute-Egypte. Ce sont les tours à pigeons, très répandues dans les campagnes, symboles de la province égyptienne. Elles se dressent majestueusement comme de hauts bâtiments, avec différentes formes géométriques, parfois cylindriques à toit en dôme. Mais la forme la plus répandue c’est la tour de pigeons à ponte conique haut avec de nombreux trous et bâtons de bois, que l’on trouve en groupes de deux, trois ou plus. «  On remarque les mêmes formes à travers tout le pays, mais au Fayoum, il en existe une forme plus singulière que l’on ne trouve nulle part ailleurs et que les Romains ont conçues à leur époque, de style atypique, que l’on appelle maisons pour les pigeons afin de les distinguer des autres pigeonniers », déclare Mahmoud Foteim, un expert en tourisme au Fayoum.

En fait, les tours sont les plus anciens abris pour pigeons existant en Egypte que l’homme aurait construites pour faire de l’élevage de pigeons, et ce, depuis fort longtemps. Au début, on élevait ces oiseaux pour expédier des lettres ou des messages. « Le Fayoum était la première ville à avoir utilisé les pigeons comme messagers à l’époque ptolémaïque. En ce temps-là, en Egypte, le courrier se transportait à dos de cheval ou par le biais d’un pigeon et le centre postal se trouvait au sein de la ville », raconte Foteim. Cette situation a perduré pendant des époques après, y compris pendant la période islamique, jusqu’à ce que le système de la poste moderne eût été créé.

Des tours qui ont garni le ciel des provinces égyptiennes, symbole de paix et de sécurité, mais qui ont cependant été la raison d’une véritable bataille. Au village de Denchway en 1906 dans le gouvernorat de Ménoufiya, on raconte que plusieurs paysans ont été tués par balles par des gendarmes anglais lors de l’occupation anglaise en Egypte en (1882-1956), car ils n’ont pas supporté l’attitude méprisante des officiers à leur égard alors qu’ils essayaient de chasser les pigeons qui avaient envahi leurs terres et battaient des ailes autour des tours. Comme punition, des paysans ont été condamnés à mort par pendaison. L’exécution de la peine de mort a eu lieu sur place, devant tout le monde.

Du courrier à l’élevage

Et si les lettres échangées entre amoureux ou leaders politiques ne sont plus transportées par les pigeons, on a continué à élever ces oiseaux pour des raisons économiques, et ce, pour les vendre car réputés pour la finesse et la saveur de leur chair, mais aussi pour leurs déjections dont on se sert encore comme engrais organiques pour

les terrains agricoles. En fait, le Fayoum est aussi l’endroit idéal pour construire ces nombreuses tours à pigeons car les oiseaux migrateurs transitent par là et finissent parfois par s’installer dans cette région. C’est ce genre de pigeons que les gens du Fayoum élèvent. Dès que ces oiseaux arrivent, ils trouvent asile dans ce genre de tours, des endroits tout prêts pour les accueillir. Beaucoup de tours à pigeons situées au Fayoum ont été construites par des propriétaires qui aiment les pigeons car ils croient que cet oiseau est le meilleur ami de l’homme et qu’il mérite de lui offrir un gîte. « Seuls ceux qui possèdent des tours connaissent le privilège d’avoir des pigeons car ces oiseaux ont des qualités multiples comme par exemple leur fidélité au pigeonnier, surtout s’ils ont laissé une compagne », dit Abdel-Azim, paysan et propriétaire de pigeonniers.

La tour se compose d’une base rectangulaire faite de brique et de ciment dont la superficie est d’environ 4 à 5 m2, surmontée d’une tour cylindrique construite avec de la terre argileuse mélangée à de la paille coupée. La tour est composée de trous que l’on appelle boulins. Ces trous contiennent des pots couchés en poterie d’environ 25 cm, appelés « qawadisse », ouverts d’un côté vers l’intérieur, cylindrique, mais de forme bombée à la base. Ce gonflement sert de nid approprié à l’oiseau, à l’intérieur duquel les oeufs restent en place. Un filet est placé dans la tour, juste au-dessus du sol, et ce, pour éviter que les bébés pigeons se tuent en tombant du nid. Ce filet permet également de recueillir les déjections des pigeons. Une fois collectées, ces fientes sont vendues aux agriculteurs de passage. D’autres trous sont laissés plus étroits, environ 8 cm, pour permettre uniquement l’entrée et la sortie des pigeons, mais pas à d’autres oiseaux tels que les corbeaux et les hiboux.

Ces tours sont généralement peintes en blanc pour réduire la température et empêcher le développement de bactéries. Il y a aussi des bâtons en bois tout près des ouvertures sur lesquels les pigeons se perchent pour se reposer en hauteur. Le sommet de la tour possède aussi un trou qui permet l’entrée de l’air et de la lumière et quelques branches d’arbres ou des piquets de bois larges qui sont placés sous les nids tout autour de la tour bretelles. Evidemment, un pigeonnier, construit en forme de tour de 5 m de long, 4 m de large et 5 m de hauteur, peut contenir entre 700 à 1200 nids et servir de logement pour 500 à 700 couples de pigeons.

« La forme cylindrique de la tour permet de résister au vent. Et sa construction doit se faire toujours à proximité d’un ruisseau, d’un fleuve comme le Nil ou d’un canal », explique Hamada Al-Nadi, qui possède un total de 5 tours qu’il a héritées de son père et ce dernier du sien. Il affirme que c’est un projet commercial très fructueux, car l’élevage de ces pigeons ne coûte pas cher, puisque ces oiseaux arrivent seuls après leur émigration hors d’Europe, et donc, on n’a pas besoin de les acheter. De plus, ils cherchent leur nourriture eux-mêmes en survolant les champs qui les entourent. Hamada ajoute que les pigeons se reproduisent, ce qui lui permet de gagner de l’argent en vendant des pigeons, ainsi que les fientes qu’il recueille des pigeonniers. « Les pigeons qui sont élevés dans les tours coûtent moins cher que ceux qu’on élève dans les maisons. Ils sont aussi plus sains car ils vivent en pleine nature, mangent des graines extraites de la terre et volent librement dans le ciel du matin jusqu’au soir », dit Hamada.

Une peau de chagrin

Et bien que l’élevage des pigeons dans une tour s’avère facile et rentable, lorsqu’on en possède une, le projet risque d’échouer si l’on ne prend pas soin des pigeons, comme l’explique Ahmad Borei, vétérinaire au Fayoum. « Le nombre d’éleveurs de pigeons est important mais ce qui les distingue, c’est la qualité et les soins prodigués à leurs pigeons pour les garder en bonne santé. Car, en hiver, plusieurs maladies affectent ces oiseaux comme l’influenza, la salmonella et d’autres encore. Alors, il faut leur donner des médicaments qui renforcent leur immunité et les vacciner toutes les 3, 4, 6, 8 ou 12 semaines selon la maladie », affirme Borei.

Mais selon Mahmoud Foteim, ces tours risquent de disparaître du Fayoum, car leur nombre commence à se réduire comme une peau de chagrin. D’après lui, la cause c’est que beaucoup de personnes préfèrent élever les pigeons sur les toits de leurs maisons au lieu de construire une tour qui pourrait leur coûter 15 000 L.E. en plus de réserver une partie de leur terre agricole pour un tel projet, ce qui ne convient pas à tout le monde. D’un autre côté, un grand nombre de ceux qui possèdent déjà des tours ne se soucient plus de les maintenir en bon état. Alors, ce qui est démoli n’est plus remplacé. « Il faut commencer par entretenir et prendre soin des tours qui restent, et c’est ce que les responsables au gouvernorat ont commencé à faire, car ces tours représentent un élément essentiel du tourisme rural », dit Foteim. La scène des pigeons qui volent autour de ces belles tours au milieu des champs verdoyants, avec leurs ailes qui brillent sous les rayons de soleil, a beaucoup inspiré les artistes. Ils se sont servis de ce paysage pour immortaliser cette scène remarquable. Ces tours n’abritent pas uniquement des pigeons, mais conservent aussi une riche mémoire.

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