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Artisans du luxe

Hanaa Al-Mekkawi , Lundi, 07 février 2022

Ils se comptent sur les doigts de la main, mais continuent d’offrir un savoir-faire précieux pour sauver des pièces précieuses. Ce sont les artisans qui restaurent les pièces antiques de valeur. Focus.

(Photo : Ahmad Aref)
(Photo : Ahmad Aref)

A la rue mohamad mahmoud, au centre-ville, une des plus anciennes rues du Caire, au milieu d’une atmosphère empreinte de nostalgie qui rappelle une époque de gloire et de finesse, se dresse un ancien immeuble où se trouve au premier étage un atelier pas comme les autres. Composé d’une pièce unique et d’une salle de bains, d’une surface qui ne dépasse pas les 10 m2, le lieu renferme un grand nombre d’objets antiques entassés un peu partout et occupant presque tout le plancher, excepté un espace vide où l’on se déplace difficilement, avec le risque de se cogner la tête contre un chandelier bougeoir à 5 branches ou recevoir un coup en effleurant une statue. Samir est le seul à pouvoir bouger facilement dans son atelier où il restaure n’importe quel objet abîmé pour lui redonner vie. Très fier de son travail, le vieil artisan montre du doigt des objets antiques auxquels il a redonné vie: un vase, une statue, une bonbonnière et d’autres qui datent de plusieurs décennies. « Ces objets coûtent très cher, mais plus que leur prix, la valeur artistique et l’attachement que leur portent leurs propriétaires sont inestimables », s’exprime Samir Hassan, 73 ans, ou Samir Léoni, comme on l’appelle. Léoni est le nom d’une famille italienne qui s’était spécialisée dans la restauration d’objets anciens en Egypte et auprès de laquelle Hassan et son père ont fait leur apprentissage.

 

Artisans du luxe
Un vrai artisan refuse de restaurer les objets d’imitation ou de contrefaçon, il répare seulement les objets originaux. (Photo : Ahmad Aref)

 

Exerçant ce métier depuis 1960, Hassan est le seul survivant de sa génération et l’un des rares qui pratiquent encore ce métier en Egypte. Bien qu’il ne soit pas très instruit, ce maître artisan est expert dans son métier. Il suffit qu’il pose son regard sur un objet pour identifier sa valeur et son histoire. Il avoue qu’il préfère travailler sur les objets de décoration en porcelaine, en bronze ou les tableaux artistiques. Lorsqu’il reçoit des vieux tapis ou des tissus d’Aubusson, il les envoie chez d’autres artisans qu’il connaît très bien, en qui il a confiance et dont certains sont des membres de sa famille. Mais, c’est lui qui se porte garant auprès de ses clients.

 

 

 

 

 

 

 

 

Redonner vie aux objets antiques

 

Artisans du luxe
Avec une technique précise, des outils et des matières adéquats, les objets antiques reprennent vie. (Photo : Ahmad Aref)

 

« Lorsqu’un client me ramène un objet cassé ou détérioré et que je vois ensuite une étincelle briller dans ses yeux en le voyant restauré, cela me procure une grande satisfaction », dit Hassan, qui distingue très facilement les marques et les signatures des objets antiques et sait d’où ils proviennent. Tenant un vase de Sèvres qu’il vient de restaurer, il dit sur un ton d’expert que c’est une marque française très distinguée. La base en bronze du vase est posée sur des roulettes à billes pour permettre de montrer les deux faces: une avec des personnages et l’autre représentant un paysage naturel. Un peu plus loin, Fatma, sa fille, l’aide à restaurer une peinture sur toile considérée comme une pièce rare. C’est une copie de l’original qui date de plus 50 ans et qui ressemble beaucoup à l’authentique, qui remonte à l’an 1800. Elle représente « la bataille de Napoléon » ayant eu lieu dans les années 1700. Fatma explique que les copies des oeuvres d’art qui se trouvent dans les musées ont une très grande valeur. Cette dernière a appris de son père comment restaurer des objets anciens, mais elle avoue qu’elle n’est pas aussi douée que lui. « J’ai beaucoup à apprendre dans ce domaine délicat », dit Fatma.

Hassan travaille chaque jour de 11h à 16h dans cette petite pièce, entouré d’une dizaine de petites armoires, remplies d’accessoires convenant à tous les styles d’objets. Mais avant tout, le maître doit s’isoler. Et pour bien se concentrer sur son travail, il ferme son téléphone, puis s’assoit à son bureau au milieu de ses outils qui ressemblent aux instruments de chirurgiens, des boîtes renfermant différentes matières et des tubes de couleurs. Tel un artiste, il commence par rassembler les pièces, puis réfléchit avant de commencer à les coller suivant une technique précise. Certains objets sont inscrits dans les catalogues des objets antiques, alors Hassan regarde attentivement la photo de la pièce originale avant de commencer son travail ou fait une petite recherche sur le Net en mentionnant le nom de l’artiste ou la signature portée sur l’objet. « Il faut avoir beaucoup de connaissance, et surtout avoir le sens artistique et ceci s’apprend dès le jeune âge », dit Hassan.

 

Une passion, une mission

 

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Hassan, dernier artisan de sa génération, en train de travailler dans son atelier avec sa fille Fatma. (Photo : Ahmad Aref)

 

Ce dernier et les autres maîtres du métier se considèrent comme les gardiens de l’histoire et de l’art, car en réparant des objets antiques, ils leur donnent une nouvelle vie, ce qui leur permet de durer plus longtemps afin que d’autres générations plus jeunes puissent découvrir les mouvements artistiques les plus connus dans l’histoire de l’art.

« Ce que j’aime le plus c’est restaurer les objets Murano et les tableaux détériorés. Un de mes meilleurs moments, c’est quand un client me ramène un vase d’une hauteur de 150 cm fracassé et me demande désespérément de le réparer. Ce qui représente un défi passionnant pour moi, car je passe des heures à rassembler les petits morceaux comme pour un puzzle. Et s’il y a des pièces manquantes, je les fabrique avec des matières spéciales et à la fin, l’objet retrouve sa forme initiale et reprend vie », dit Samer Moftah, 43 ans, qui a commencé à travailler à l’âge de 27 ans, après de longues années d’apprentissage chez la famille Léoni.

Entre ses mains, un objet antique fissuré. Il colle la fissure avec de la colle spéciale, puis la fait sécher à l’aide d’un fer à repasser ancien (en fer), puis il comble les petits espaces vides et effectue un léger ponçage et si un morceau manque, il le remplace par une pâte de porcelaine qu’il fabrique lui-même avec certains composants, mais à des quantités précises. Il introduit la pâte dans un four à 160 degrés en faisant attention qu’elle ne soit ni trop dure ni trop molle après la cuisson. « Il faut éviter de suivre tout ce qui est publié sur Internet, car c’est très loin du professionnalisme », un conseil de Samer. Il possède plus de 11 couteaux et une dizaine de lames. Il préfère travailler avec les vieux outils de son père qu’il garde encore. Toutes les matières utilisées, en plus des couleurs, sont importées, surtout de Suisse et de France. « Je ne travaille pas chez les clients, ce sont eux qui me ramènent leurs objets que je répare uniquement dans mon atelier », dit Samer en examinant un chandelier très rare qu’il doit réparer et qui est estimé à 1,2 million de L.E.

Un patrimoine qui disparaît ?

 

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(Photo : Ahmad Aref)

 

L’artisan ne fixe pas ses prix selon la valeur des objets, mais selon le temps et les matières dont il s’est servi pour les réparer. Par exemple, il peut restaurer un vase de Sèvres à 3000 livres seulement, alors qu’un tel objet est estimé à 300000 livres. D’autres restaurateurs peuvent prendre un pourcentage sur le prix, à savoir 30 000 livres pour ce style de vase. « Le client accepte, car il veut sauver un objet onéreux qui lui tient à coeur, alors que moi je considère ce métier comme un art et pas uniquement pour gagner ma vie », dit Samer.

En fait, l’attachement des Egyptiens aux objets antiques, selon Hassan, a commencé à l’époque du khédive Mohamad Ali. Beaucoup d’étrangers ont pris part à la restauration d’objets qui se trouvaient dans les palaces royaux. A l’époque du roi Farouq, c’est la famille de l’Italien Léoni qui s’est chargée de cette mission. Léoni a transmis son savoir-faire aux apprentis qui l’aidaient, dont le père de Hassan. Après la mort du père, Guedo Léoni le fils a continué le travail et a appris aux enfants des apprentis les rouages du métier, dont Hassan, le père de Samer, et d’autres encore. Aujourd’hui, il ne reste que Hassan, Samer et un troisième qui représentent la deuxième et troisième génération exerçant encore ce métier. « Une époque glorieuse qui risque de disparaître à jamais », dit Samer. Il ajoute que beaucoup de personnes se considèrent comme des artisans restaurateurs, alors qu’ils n’ont aucune connaissance de l’art de la restauration. Ils donnent leur accord aux clients et ramènent les objets chez lui pour les réparer. Quant aux nouvelles générations, elles ne sont pas intéressées par l’apprentissage de ce métier. « Bien que j’aie des dizaines d’assistants et d’apprentis, je peux facilement affirmer que seuls deux ou trois ont du talent ». D’après Hassan, le changement du goût des gens a eu une grande influence. Avant, dit-il, ceux qui possédaient des objets d’antiquité étaient les pachas, puis leurs enfants. Actuellement, ceux qui tiennent encore à conserver des objets antiques et onéreux, ce sont les enfants de ces familles, mais un grand nombre d’entre eux ont un penchant pour le style moderne. « Le problème est que des personnes peu cultivées mais qui ont les moyens veulent avoir un ou plusieurs objets anciens pour mettre en valeur leurs maisons », dit Hassan, en continuant que ces derniers ne font pas la différence et achètent des objets d’imitation à des prix exorbitants. Ce qui a mené à la diminution du nombre de salles de vente aux enchères, de vrais artisans et de marchands d’antiquités. « C’est tout un monde qui a disparu », dit Hassan en affirmant que le pays est riche en objets qui ont marqué l’histoire de l’art. Voulant changer cette réalité et mettre en place une base pour protéger le monde des antiquités, Mohamad Hassan Samir est arrivé à convaincre son père pour fonder une école qui portera le nom de Léoni afin d’enseigner l’art de restaurer les pièces antiques aux enfants. « C’est un devoir que de protéger ce métier qui tend à disparaître et c’est aussi un moyen pour rendre hommage à nos grands-pères et nos maîtres et sensibiliser les gens à la conservation et la restauration des objets anciens », dit Mohamad qui a lancé une page sur Facebook portant le nom de son père afin de montrer aux gens des trésors antiques, susciter chez eux le goût pour l’art et leur apprendre comment distinguer l’objet original de la copie.

 
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