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Footballeuses, féminines et ambitieuses

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 28 novembre 2021

La première Ligue des champions féminine de la CAF vient de se tenir en Egypte. L’occasion de donner la parole à ces jeunes footballeuses africaines talentueuses et pleines de vie et d’espoir.

Footballeuses, féminines et ambitieuses  !

« Il y a beaucoup de talents cachés en Afrique, et ce sera une grande plateforme pour les mettre en valeur ». C’est ce qu’avait déclaré Enez Mango, une footballeuse kényane avant le début de la Ligue africaine des champions féminine. Ce tournoi, qui est organisé pour la première fois cette année, vient de se dérouler en Egypte entre 8 équipes représentant plusieurs clubs africains. C’est l’équipe sud-africaine de Mamelodi Sundowns qui a remporté le championnat après avoir battu la Ghanéenne Hassacas, classée 2e dans ce tournoi. Matchaba, 33 ans, gardienne de but du club Sundowns, joue au foot depuis l’âge de 7 ans. « Depuis que j’ai appris à tirer dans un ballon », dit-elle tout simplement. En Afrique du Sud, ajoute-t-elle, tout le monde joue au soccer (football), alors c’est normal de pratiquer le jeu, pour les hommes comme pour les femmes. Pour Matchaba, ce sont les filles qui manquent de confiance en elles et n’osent pas tirer parti de leurs potentialités.

Footballeuses, féminines et ambitieuses  !

Cette footballeuse fait des études en sciences du sport et rêve de devenir une psychologue spécialisée dans le domaine du sport pour pouvoir ragaillardir les joueuses de son pays et celles des autres pays africains. Bien qu’en Afrique du Sud les filles qui pratiquent cette activité sportive ne soient pas autant stigmatisées que dans d’autres pays africains, la situation diffère d’un endroit à l’autre, selon le contexte socioculturel et la composition ethnique de la population, variée et complexe.

« Dans mon village, les filles jouaient au foot dans la rue avec les garçons. Mais, à un certain âge, elles cessaient de le faire car, selon les coutumes, ce n’est pas convenable. Je suis la seule à avoir continué ! », s’exprime la Sud-Africaine Leboquanq, 23 ans, joueuse évoluant au poste de milieu offensif au sein de son équipe. « Pourquoi pas moi ? », se disait cette jeune fille passionnée par ce jeu, s’appuyant sur des exemples de femmes natives de son pays qui ont réussi à prouver toutes les compétences attendues en foot. Les entraves ne manquaient pourtant pas. Ses parents la voyaient très douée, mais ils n’ont pas pu faire face aux traditions. Ils ont été obligés de l’envoyer chez son oncle qui habite une autre ville, afin de rejoindre un grand club et réaliser son rêve d’être une star du foot. « A présent, je suis une source de fierté pour ma famille et mon pays, et ce, après avoir réalisé cette grande victoire avec mon équipe », dit-elle.

Briser les tabous

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Une joueuse de l’équipe du club ghanéen de Hassacas.

De son côté, Aicha Johansen, vice-présidente du Comité organisateur du football féminin de la Confédération Africaine de Football (CAF), espère que ce tournoi contribuera à « changer les idées reçues ». Arriver à ce stade et représenter leur club et leur pays et jouer devant le monde entier sont un grand pas pour les Africaines. Pourtant, le chemin était long et semé d’embûches. Pas facile de se lancer dans ce sport dans des sociétés plutôt conservatrices, enfermant les femmes dans des rôles limités.

Comme tant d’autres, Eveline, une Ghanéenne de 18 ans, a dû braver beaucoup de défis. A l’âge de 10 ans, lorsqu’elle a formulé son intention de jouer au foot, personne ne l’a soutenue, excepté sa mère. Au village où elle habitait, on la traitait de folle. « Tu ne veux pas te marier ni avoir des enfants? Tu veux te comporter en homme? Qui va aider ta maman à la maison ? ». Des remarques du genre, elle en a entendu et beaucoup. Mais sa mère l’a encouragée, car son père, qui n’est plus de ce monde, était footballeur et sa mère était convaincue qu’elle avait hérité son talent. « Mais, comme le foot était ma grande passion, alors je sortais en cachette de la maison en sautant par la fenêtre et je faisais souvent l’école buissonnière pour aller jouer au foot. Puis, ma mère a décidé de m’envoyer loin du village, afin de me permettre de tenter ma chance en faisant ce que je veux. Aujourd’hui, elle et mon entourage sont fiers de moi », dit Eveline. Après chaque match, elle téléphonait à sa maman qui pleurait de joie, car sa fille lui manquait et elle ne pouvait même pas la voir à la télé. Car au Ghana, seuls les matchs importants sont diffusés à la télé, et certainement pas les tournois féminins. Aujourd’hui, Eveline rêve de poursuivre ses études dans le domaine du sport et devenir une entraîneure de foot.

Un engouement de plus en plus marqué

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Ghézlane, capitaine de BAS FAR, sur le terrain.

Pour Hidamo Abdallah, coach de l’équipe marocaine, classée 3e dans ce tournoi, les joueuses marocaines doivent lutter contre les us et coutumes et convaincre la société qui n’apprécie pas qu’une femme exerce un sport « masculin », car il y a des stéréotypes sexués relatifs à la pratique de ce sport. Mais actuellement, cela commence à changer et les nouvelles générations vont trouver moins de résistance, car les générations précédentes ont résisté, imposé leur volonté, ont atteint des résultats impressionnants et ont levé haut le drapeau de leur pays. Hidamo poursuit qu’il y a des signes de changement dans son pays, car l’Etat marocain a créé, il y a 5 ans, à la ville de Rabat, un centre de sport pour enseigner le football professionnel, et beaucoup de filles s’y inscrivent. « Une autre preuve, c’est que le nombre du public qui suit nos matchs est en train de se multiplier dans les stades et sur les réseaux sociaux », dit Hidamo. Ce dernier se comporte avec les filles comme s’il était leur père: il les entraîne, mais les protège aussi. « C’est un rôle de plus qu’un entraîneur d’équipe de filles doit jouer », dit-il.

Doceline, l’entraîneure de l’équipe du club Malabo de Guinée, partage son avis et voit qu’entraîner des filles demande plus d’habilités à l’entraîneur, bien plus que des tactiques et des techniques. « Il faut parfois jouer le rôle de psychologue avec les filles, car l’un de leurs points faibles est le changement d’humeur qui peut surgir à n’importe quel moment », précise-t-elle. En plus, il arrive qu’une joueuse ne termine pas l’entraînement car elle doit garder son jeune frère, ou aider sa mère à cuisiner. Cette dernière, originaire du Cameroun, pense pourtant que le foot féminin est en recrudescence, malgré toutes les voix qui s’y opposent.

Une fenêtre d’espoir

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... Et loin des terrains.

« Des garçons manqués », c’est ainsi qu’on aime taquiner ces joueuses, car elles portent la plupart du temps des vêtements de sport, ont un air sérieux, et lorsqu’elles sont sur le terrain, elles se transforment en redoutables guerrières. Cependant, loin des stades, ces dernières ont une allure féminine et sont sexy. « En allant m’entraîner, je peux mettre du rouge à lèvres et du fard à joues ! », dit Eveline.

Cette idée que les joueuses de foot ressemblent aux hommes, avec leur corps musclé et leurs comportements dits masculins, a presque disparu, comme l’affirme Ghézlane Chebak, la joueuse marocaine au sein du club des Forces armées royales, BAS FAR. Cette dernière, âgée de 33 ans et capitaine d’équipe, explique que jouer au foot n’affecte pas la féminité de la fille, car la technique d’entraînement progresse et on ne renforce que certaines parties du corps et non pas tout le corps comme c’est le cas chez les hommes.

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Les joueuses marocaines se sont classées troisièmes au tournoi africain.

Nous nous efforçons de renforcer les muscles des jambes en particulier et le reste du corps de manière plus légère, afin qu’il ne change pas de forme. « Le plus important, c’est que chaque fille doit être convaincue de sa féminité. Ce qui dépend principalement de l’idée que l’on se fait de nous-mêmes, donc, si nous pensons que jouer au ballon ne peut nous rendre moins féminines, alors tout le monde nous verra ainsi »,estime Ghézlane, qui confie ne pas pouvoir s’éloigner du monde de foot comme joueuse, entraîneure ou autre. Pour comprendre le sens de ses paroles et de manière pratique, il suffit de jeter un coup d’oeil sur son compte Instagram et découvrir qu’une joueuse de foot peut être à la fois une guerrière redoutable et une fille douce et sexy.

La passion de ces filles a contraint leur société à changer. Mais leur combat n’est pas fini. « Pour elles, le foot ce n’est pas simplement un jeu, mais un boulot, une source de gagne-pain et une manière d’améliorer leur vie. Ces dernières se tuent pour réaliser leur rêve de joindre un club en Europe et y jouer », dit Youssef Bassili, coach de l’équipe de Hassacas. Et ce tournoi organisé dernièrement reflète l’importance que la CAF accorde au foot féminin. Une « fenêtre d’espoir », comme l’a décrit Kanizat Ibrahim, vice-présidente de la CAF et présidente du Comité organisateur du football féminin de la CAF .

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