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Fenêtre sur l’Histoire

Manar Attiya, Lundi, 12 août 2013

L'hôtel Ismailia House offre une vue unique sur la place Tahrir, épicentre des soulèvements populaires de ces deux

dernières années.Une position qui attire les médias et dont il sait tirer profit. Reportage.

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Photos : Mohamad Maher

« allo ! On voudrait réserver une chambre sur la place Tahrir, c’est possible ? », le directeur de la chaîne satellite CBC s’adresse au responsable de l’hôtel Ismailia House, en ajou­tant : « Nous réservons pour notre correspondante, le camera­man et le technicien ». Achraf Hussein, propriétaire de l’hôtel, répond : « Nous avons quelques chambres vides. Vous pouvez réserver la 711 ou la 820. La 1re chambre a une vue sur la rue Mohamad Mahmoud, où se trouve l’entrée principale de l’Université américaine au Caire, lieux d’accrochages passés vio­lents. Mais depuis le balcon de la 820, la vue est magnifique et on voit clairement ce qui se passe sur la place Tahrir à la jonction de plusieurs axes importants : la rue Talaat Harb, la rue d’Al-Mogammaa (administration civile) et l’avenue Al-Tahrir. Et de l’autre côté, vous pouvez voir le siège de la Ligue arabe, la mos­quée de Omar Makram et l’église Qasr Al-Doubara, qui sont les plus célèbres bâtiments entourant la place Tahrir (place de la libé­ration) ».

Situé à 200 m du Nil, au n°1 de la place Tahrir, aux 7e et 8e étages, Ismailia House, un hôtel deux étoiles, a été témoin de deux révolutions égyptiennes : le 25 janvier 2011 puis le 30 juin 2013. Ce point névralgique de la capi­tale égyptienne est au coeur de la vie cairote. Il est souvent le cadre d’immenses manifestations popu­laires et de protestations.

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Plusieurs réalisateurs ont fait soit des films documentaires, soit de longs métrages depuis les balcons de l'hôtel.

Les grandes portes en fer forgé de l’ancien immeuble s’ouvrent sur des escaliers géants couverts de poussière. A première vue, l’immeuble semble abandonné. Pour monter aux 7e et 8e étages, il faut prendre l’ascenceur. On arrive alors dans l’hôtel, avec une ambiance chaleureuse, des chambres très propres et spa­cieuses. Les hauts plafonds don­nent une impression d’espace. Un lieu idéal pour se détendre loin du chaos du Caire.

Les clients de l’hôtel viennent de différentes classes sociales et cultures. Le lieu est recommandé par les manifestants, contraire­ment aux autres hôtels plus chers de la place Tahrir. Ici, les prix varient entre 100 et 220 L.E. la nuit. « On a commencé à fréquen­ter l’hôtel au début de la révolu­tion du 25 janvier 2011. On cher­chait refuge pendant les 18 jours de la révolution, surtout le 2 février 2011, avec la bataille du chameau », se souvient l’un des manifestants installé dans l’une des chambres de l’hôtel. « Celui-ci s’est transformé en hôpital pendant les accrochages et les protestations qui opposaient par­tisans et opposants de Moubarak au début de la révolution », se souvient Hala, femme de chambre dans cet hôtel depuis 4 ans.

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Lors des dernières manifesta­tions dans le pays, le 30 juin der­nier, Adel, comme plusieurs autres manifestants, a trouvé refuge dans cet hôtel, où il dormait jusqu’à midi avant d’aller poursuivre son sit-in. « On passait la majeure partie de la journée à l’hôtel. Difficile de rentrer chaque jour à la maison et de revenir. C’est pourquoi on préfère résider à l’hô­tel », ajoute un autre manifestant, originaire de Mansoura, qui suit les informations diffusées à la télé dans une grande salle de l’hôtel avec des amis.

D’autres clients d’Ismailia House travaillent dans les médias, comme correspondants de presse ou pré­sentateurs. Les informations des manifestations sont diffusées depuis les balcons qui permettent aussi de filmer les événements d’un angle avantageux. Des chaînes satellites étrangères et arabes, en plus des chaînes locales, diffusent des reportages et des émissions depuis Ismailia House. Les jours de manifestations sur la place Tahrir, l’hôtel se transforme en ruche d’abeilles. Après sa tournée quoti­dienne sur le terrain, Ingi Al-Qadi, présentatrice de la chaîne Al-Arabiya diffuse son reportage depuis le balcon de la chambre 802. Pour les chaînes étrangères comme France 2, les prix des chambres sont différents et peuvent dépasser 600 euros par jour. Là, les chambres deviennent de véritables bureaux.

Terre fertile

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L’hôtel Ismailia House est dénommé ainsi car la place Tahrir s’appelait dans le temps place Ismaïliya, du nom d’Ismaïl pacha. Elle a été rebaptisée place de la Libération ou place Tahrir lors de la Révolution de 1952. La place était à l’origine une terre fertile, inondée périodiquement par les eaux du Nil. Son aménagement a commencé au XIXe siècle, sous le régime du khé­dive Ismaïl pacha (1830-1895). S’inspirant des grandes villes euro­péennes, il fait édifier des immeubles modernes et tracer des rues droites et bordées d’arbres. Au bord du Nil, il fait édifier Qasr Al-Nil ou le palais du Nil et à l’angle sud-ouest de la place, le palais Ismaïliya, connu maintenant sous le nom de l’hôtel Ismailia House, construit en 1949. A cette époque, le propriétaire de l’hôtel était une femme turque, répondant au nom d’Anna Seddik. Mais en quittant le pays, elle le vend, en 1963, à un certain Morris Guirguis, homme d’affaires. Quelques années plus tard, sa famille échoue à gérer l’hôtel après sa mort. « En 1991, j’ai acheté avec 3 autres parte­naires, l’hôtel à un million et demi de L.E. Avant de l’acheter, on louait les deux étages de la famille Guirguis à une somme ne dépas­sant pas les 4 200 L.E. », raconte Achraf Hussein, diplômé en droit, mais qui a toujours désiré travailler dans l’hôtellerie. « Depuis son inauguration et jusqu’au déclen­chement de la révolution de 2011, les clients de l’hôtel étaient des touristes. 75 % des clients étaient originaires de l’est de l’Asie, tandis que le reste venait d’Europe, du Canada et des Etats-Unis », ajoute avec fierté Achraf Hussein, direc­teur et propriétaire de l’hôtel.

Hommage au peuple

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Des personnalités célèbres ont séjourné à l’hôtel, tout comme des réalisateurs de renom venus tourner documentaires et longs métrages, avec par exemple l’Egyptien Khaled Youssef et l’Italien Stefano Savona. Un an après le début de la révolu­tion de 2011, le réalisateur italien Stefano Savona rend hommage au peuple égyptien dans son 9e docu­mentaire intitulé Tahrir, place de la Libération, sorti le 25 janvier 2012. Avec plusieurs séjours en Egypte, Stefano Savona connaît bien la société et l’histoire de l’Egypte. « Lorsqu’il apprend que des mil­liers de manifestants occupent la place Tahrir, au centre du Caire, il décide de se joindre à eux et impro­vise son nouveau documentaire. Plus déterminés que jamais, des Egyptiens venus de divers horizons occupent jour et nuit cette énorme place, devenue un symbole fort de la lutte pour la démocratie et la liberté. Les révolutionnaires récla­ment, d’une seule voix, le départ du président Hosni Moubarak qui, âgé de 83 ans, gouverne le pays depuis 1981. Stefano Savona immortalise alors, à l’aide d’une petite caméra vidéo, le visage d’une nouvelle Egypte assoiffée de liberté », affirme avec confiance Essam Atta, l’un des propriétaires de l’hôtel.

Arrivé sur la place le 30 janvier 2011, Stefano Savona décide de fil­mer de près 4 jeunes qui militent sur la place depuis le premier jour du soulèvement, sans négliger pour autant l’impression de masse qui se dégage du mouvement. « Aucun commentaire ne vient s’ajouter à celui des Egyptiens, laissant les images parler d’elles-mêmes. Il fait ainsi vivre de l’intérieur, de jour comme de nuit, l’émotion et les évo­lutions de cette révolte populaire qui a bouleversé l’histoire de l’Egypte en 18 jours », se souvient Suzy Azmi, 3e propriétaire de l’hô­tel. Grâce à sa position géogra­phique, Ismailia House a donc encore de beaux jours devant lui .

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