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La star qui fait tourner les têtes

Chahinaz Gheith et Abir Taleb, Mercredi, 04 mars 2020

Surnommé « La légende », « Le roi » et « Number one », l’acteur et chanteur Mohamad Ramadan est au centre d’une large polémique. Tantôt vu comme une icône, tantôt comme le pire exemple à suivre, on l’adule ou le déteste, mais il ne laisse jamais indifférent.

La star qui fait tourner les têtes
Certains considèrent Mohamad Ramadan comme une idole, d’autres comme un mauvais exemple.

Dans les bidonvilles de Bassatine, Ezbet Khair Allah, un quartier qui ressemble à une zone de non-droit, où violence, trafics de drogue, baltaga et rivalités rythment le quotidien des habitants. Ici, pas d’accès aux taxis ou aux microbus. C’est le royaume des tok-toks noirs et jaunes customisés qui foncent sur les chemins de terre tourmentés. « Je ne sais pas pourquoi toute cette guerre lancée contre la superstar Mohamad Ramadan ! Pourquoi son succès dérange-t-il tant ? Où est le mal de détrôner tous les autres acteurs et d’être Number one ? », s’interroge le jeune Réda, 20 ans, chauffeur de tok-tok. Chemise ouverte, chaîne en or, cheveux gominés et une barbe taillée avec soin, comme celle de Mohamad Ramadan dans le feuilleton intitulé Al-Ostoura (la légende). « Il est normal qu’il suscite toutes les jalousies après être devenu, en 2017, l’acteur le mieux payé des feuilletons télévisés avec un cachet estimé à 45 millions de L.E. pour la série », réplique Ammar, un autre chauffeur qui imite Mohamad Ramadan, non seulement dans sa façon de s’habiller ou de parler, mais aussi en s’imposant avec ses biceps bien gonflés pour se faire imposer dans ce monde où règne la loi du plus fort. Gamal, mécanicien, élude lui aussi : « Même imiter un type comme Ramadan, parti de rien pour arriver au sommet, ils nous le reprochent ! ».

Autre scène, autre image. Jouxtant la zone de Bassatine, à quelques kilomètres plus loin, se trouve le quartier chic de Maadi. Dans un beau restaurant, Dalia est en train de déjeuner avec ses enfants. Une conversation enflammée tourne autour du hashtag appelant à boycotter Mohamad Ramadan, reflétant le conflit de générations. « C’est scandaleux ! On ne vit pas dans une société aussi dépravée que çà. Mohamad Ramadan est un mauvais exemple pour les jeunes. Il est temps de boycotter ses films afin de préserver le bon goût et l’art véritable », s’exclame Dalia, tout en se souvenant avec nostalgie des stars de la belle époque comme Omar Al-Chérif, Rochdi Abaza et Ahmad Ramzi … « C’est toi maman qui vit enfermée dans un cocon. Le problème c’est que nous, les Egyptiens, on n’aime pas regarder la réalité en face », répond Ali, son fils de 20 ans. « Ses films ont remporté un succès fracassant », poursuit-il. Preuves à l’appui, son frère (22 ans) enchaîne : « Sa chanson Ensay, en duo avec le chanteur marocain Saad Lamjarred et que tu décris de musique frénétique et dépourvue de sens, a enflammé la toile en atteignant la barre des 170 millions de vues en un temps record. Son dernier clip Al-Sultan, tourné à Marrakech, est classé numéro 1 depuis sa mise en ligne : près de 3 millions de vues à son compteur. On dit toujours que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Et il faut laisser le choix au public ». Et le débat de s’enflammer dans tous les sens.

Véritable frénésie

Des scènes et des discussions qui résument la polémique engendrée par la campagne de boycott lancée contre l’acteur Mohamad Ramadan. Le hashtag « Khaliha Tendaf » (laissez-la devenir propre) fleurit sur Twitter, atteignant un demi-million de personnes. Les internautes en colère se mobilisent sur les réseaux sociaux, des groupes sont créés, tels Sauvez nos enfants, dont le nombre atteint le 33 000 membres, les commentaires fusent sur les réseaux sociaux : « La nouvelle plaie d’Egypte », « Le symbole de perversion d’une génération », « Du poison dans le miel », puisque ses films, selon ces internautes, « jouent un rôle dans la propagation de la violence, de la baltaga et de la vulgarité dans la société égyptienne, et que les paroles de ses chansons portant des allusions sexuelles ne concordent pas avec la morale et valeurs de notre société ».

Mais pourquoi donc cette frénésie autour d’une star qui, tout compte fait, a tant de fans ? Tout avait commencé il y a quatre mois, lorsque Mohamad Ramadan avait publié via son compte Instagram, une vidéo le montrant quittant son siège passager tout en annonçant qu’il se dirigeait vers le cockpit et qu’il allait prendre les commandes de l’avion à côté du pilote Achraf Aboul-Yosr. Cette affaire n’est pas passée sous silence. La vidéo s’est vite propagée et de manière virale, causant au pilote de graves dommages. L’Autorité égyptienne de l’aviation civile a suspendu sa licence de pilote et l’a renvoyé à vie de son poste pour avoir commis un acte interdit, conformément aux règles et instructions de l’aviation civile égyptienne et internationale concernant la sécurité aérienne. Mais Mohamad Ramadan a tourné en dérision ce pilote en publiant une nouvelle vidéo sur son compte personnel où il déclare avec ego et narcissisme : « Si ce capitaine lui reste 3 ans de service, soit 9,5 millions de L.E., je lui rembourse cette somme ».

Un peu trop sûr de lui ?

Est-ce donc l’arrogance qui dérange le plus ? Pour certains, c’est le cas de le dire. « Sur le plateau de la chaîne officielle de la télévision égyptienne, invité par Waël Al-Ibrachi, plutôt que de présenter ses excuses, il a dit que c’est une guerre montée contre lui suite à son succès. Et qu’il ne se souciait pas de cette campagne de boycott et qu’elle ne représentait qu’une goutte dans l’océan de sa popularité », estime Mona, une femme au foyer de 35 ans. Cette « arrogance » qu’on lui reproche ne s’est pas arrêtée là, selon elle. Pour preuve, après l’affaire du pilote, le comédien fait encore parler de lui. Cette fois, c’est Nasser Al-Prince, propriétaire du célèbre restaurant Al-Prince, qui intente un procès-verbal contre Mohamad Ramadan, l’accusant de prendre des photos dans son restaurant pour les utiliser dans un vidéoclip sans avoir son autorisation. Le photographe Hossam Manadili l’a lui aussi accusé d’exploiter une photo qu’il avait prise dans le quartier d’Al-Gamaliya, puis l’a republiée sans autorisation via ses comptes officiels sur les sites de communication comme une affiche pour son nouveau feuilleton Prince qui sera diffusé au prochain Ramadan.

Autant d’incidents qui ont donné lieu à la campagne de boycott, des voix s’élevant même pour appeler à ce qu’il soit exclu du syndicat des Acteurs.

Et l’acteur de répondre aux appels de boycott en s’affichant au volant de sa superbe Ferrari : « Boycottez-moi le jour où je célèbre ma chaîne via Youtube qui a passé la barre de 2 milliards de vues et en un temps record. Number one c’est la volonté de notre Seigneur et non pas de Twitter ».

Reflet des jeunes et/ou influenceur des jeunes

Le nom de l’acteur est ainsi aujourd’hui sur toutes les bouches. Et face à ses détracteurs, il y a aussi ses défenseurs, à l’instar de l’actrice Farida Seiffel-Nasr, qui estime que Ramadan n’est pas responsable à lui seul de tous les maux de la jeunesse, rappelant que l’acteur n’a cette renommée que depuis quelques années seulement et que nous ne devons pas faire la politique de l’autruche. En effet, le psychiatre Momtaz Abdel-Wahab affirme de son côté qu’« aujourd’hui, dans la rue, dans les médias et au cinéma, la violence est le mot d’ordre ». « Les films et feuilletons de Mohamad Ramadan sont donc à la fois un reflet de la société et une influence directe sur l’évolution de cette même société. On se retrouve donc dans un cercle vicieux de cause et conséquence. En effet, les acteurs et les producteurs de films et de feuilletons télévisés se défendent en disant qu’ils ne font que calquer ce qui se passe réellement dans la rue égyptienne, aussi bien dans les sujets abordés que dans la langue utilisée ».

De quoi rappeler que toute oeuvre d’art n’existerait pas sans récepteur. Ce qui explique peut-être l’adulation que lui vouent ses fans, bel et bien nombreux, et qui s’acharnent à le défendre. « C’est normal qu’il ne plaise pas aux adultes, mais nous, il parle notre langue, agit comme nous, nous incarne et, surtout, donne un exemple de réussite de quelqu’un qui a commencé de rien. Et puis, toutes ces choses qu’on critique, comme la référence à l’alcool, ça a toujours existé dans le cinéma », explique Ahmad, un jeune de 18 ans issu de la classe moyenne. Et de poursuivre : « Il y a toujours eu partout des genres musicaux issus des bas-fonds de la société et qui ont réussi à s’imposer ». Qu’est-ce qui les attire donc tant au point qu’il devienne une idole ? Le talent, le style, le charisme — car il faut reconnaître qu’il en a —, certes, mais bien plus encore. « L’adulation d’une star par les jeunes est le reflet de leur personnalité, révèle la sociologue Nadia Radwan. On imite ses gestes pour construire sa propre identité. Naturellement, cette relation évolue avec le temps. En vieillissant, on se connaît mieux. On aime alors les célébrités qui incarnent et véhiculent nos valeurs, celles qui sont bien ancrées en nous. Ça renforce nos propres convictions », explique-t-elle tout en ajoutant qu’il n’y a rien de choquant si les jeunes copient la barbe de Mohamad Ramadan ou imitent sa façon de s’habiller ou de parler ! Depuis la moustache de Clark Gable jusqu’au pull-over de Amr Diab en passant par la barbe de Souleiman dans le feuilleton Le Harem et le sultan, les stars fascinent et servent d’exemple. Les jeunes reprennent leur façon de marcher, de s’habiller, de bouger, etc.

Tout compte fait, ce qui dérange les détracteurs de la star, c’est que Mohamad Ramadan propose une image de la virilité qui les choque ou une réalité qu’ils ne veulent peut-être pas voir. Les temps changent. La chevalerie n’est plus à la mode, le cru et les muscles, si.

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